J'ai souvent observé que la canne était un objet dont les personnes âgées se méfient dans un premier réflexe. Car elle produit en eux l'effet d'un miroir. Elle leur fait entrevoir que leur corps vieillit et menace de se dégrader. Elle leur rappelle aussi leur jeunesse et le temps des pleines capacités. Pourtant, dans un deuxième temps, les personnes âgées consentent de façon exceptionnelle à s'emparer, dans un geste quasi méprisant pour elles, d'une canne. Et vient alors progressivement la troisième étape. « La » canne, parfois offerte par les enfants, inquiets et qui veulent du bien à leurs parents, devient « leur » canne qu'ils s'approprient jusqu'à en faire leur compagne. Et elles n'ont alors plus envie de « s'en passer ».

Cette canne adaptée devient d'ailleurs leur troisième jambe, leur point d'appui et un rappel permanent à la prudence. Une personne habituée à sa canne vient-elle à l'oublier ou à la perdre, la voilà bouleversée par cette infidélité. Mais si la canne pouvait parler, n'en dirait-elle pas autant de ce qu'elle ressent d'avoir été abandonnée ? La canne et son maître sont désormais liés pour le meilleur et pour le pire. J'ai déjà vu, ramassée dans l'église et remisée en sacristie, une canne oubliée qui n'en finissait pas de prier qu'on lui fît retrouver la main tremblante et brûlante à laquelle on l'avait confiée pour s'en faire une alliée.

Je trouve que les liens entre la canne et son maître offrent une belle image de ce que doivent être les relations humaines. Pouvoir se soutenir, compter les uns sur les autres, participer aux mêmes événements de la vie et aux cérémonies. Aller vers la fin en compagnie...

L'image des liens qu'entretient une canne et son propriétaire illustre aussi très bien la communion existant entre le Pasteur et ses paroissiens. Sans eux, pas de pastorale. Et sans Pasteur, pas de Paroisse. Les deux ne sont-ils pas indissociables ?