Devant toute forme de pauvreté et de manque flagrant, plusieurs façons de se situer s’expriment. Les uns vont crier à l’injustice et n’avoir de cesse de chercher les coupables, d’autres vont compatir et vont faire spontanément un don pour « secourir », d’autres encore vont chercher à savoir et analyser les causes de cette situation de pauvreté en alléguant que la seule aide valable et durable, c’est celle qui éteint le foyer d’un incendie. Il est aussi des personnes qui détourneront la tête en déclarant que, si ces gens sont dépourvus de tout, c’est qu’ils l’ont bien voulu…

 

Certes les inégalités économiques et sociales sont les plus apparentes. Les uns « ont » et « possèdent ». Ils déroulent normalement leur vie en élaborant des projets et se fixant des objectifs. Parfois ils réussissent. Et devant les difficultés qui se dressent sur leur route, ils se battent et recherchent des solutions pour les surmonter. Ils semblent assurés de pouvoir accomplir avec efficacité tout ce qu’ils entreprennent. Tandis qu’à côté de ces gens il en existe d’autres qui semblent manquer de tout. Ils ont si peu l’expérience de résultats positifs qu’ils se sont installés dans une situation de manque et d’incapacité acceptée. Ils ont « baissé les bras », convaincus que la pauvreté est leur destinée, comme la capacité à s’en tirer l’est pour d’autres.

 

Car cette mentalité, qui s’apparente au fatalisme, verrouille l’existence des personnes qu’elle atteint. Tant qu’on n’a pas aidé un « pauvre », un « démuni », à changer l’image « fatale » qu’il a de lui, on n’a pas pris les moyens de l’aider vraiment ! Qui a côtoyé les gens en détresse sait qu’à la racine de leurs maux il y a une démission, une sorte de renoncement à relever les défis de la vie, et qu’ils ont fini par en prendre leur parti. Aussi, puisqu’eux ne croient plus en eux-mêmes, il faut que d’autres continuent à avoir foi en leur vie… On peut donc affirmer que les vraies fractures et inégalités de la vie ne sont pas seulement dans l’inégale répartition des moyens économiques. Elles se situent plutôt dans l’inégalité des ressources intellectuelles et morales, voire spirituelles, qui font la différence du « pouvoir s’en sortir » face aux mêmes problèmes. Si l’on veut aider vraiment des gens à se « remettre debout » et devenir « capables et responsables », il faut porter secours à leur « mentalité » démissionnaire et assistée. Devant les mêmes déboires et avec les mêmes moyens, l’un s’en tire et l’autre s’enfonce. Voilà l’inégalité foncière de la vie.

 

Donner sans retour ni compensation à une personne en détresse, c’est même parfois aggraver encore plus la situation de dépendance et d’échec dans laquelle elle se trouve. C’est l’habituer à penser qu’elle ne se situe dans la société que par sa « main tendue pour réclamer de l’aide »… Lutter à ses côtés, c’est lui faire retrouver au fond d’elle-même la confiance en soi qui déverrouille les mécanismes de résistance, de lutte, de résilience et fait prendre les décisions les meilleures.

 

Seule cette posture-là décape les pierres de la dignité humaine enfouies sous tant de vexations, de déconvenues, de chutes en cours de route. Un pauvre, un handicapé, un chômeur, sont d’abord des personnes pourvues de dignité humaine qui, comme un feu au petit matin, ont besoin que quelqu’un souffle sur les braises pour qu’il se rallume.