C'est peut-être la plus belle parabole racontée par Jésus. Elle est intitulée soit "le fils prodigue", soit "le Père miséricordieux", mais le titre le plus exact est sans doute "La parabole des deux frères".

 

Regardons tout d'abord la figure du prodigue. Il a choisi de quitter le pays de son Père pour un pays éloigné. Le Père lui donne sa liberté et sa part d'héritage. Le fils désire s'émanciper. Il cherchera à tout prix le bonheur avec l'argent gagné par son Père. Il ne veut plus être soumis à l'obéissance familiale. Il veut vivre selon sa propre règle sans se soumettre à une exigence extérieure. N'est-ce pas là l'esprit de notre époque ? Sans Dieu ni maître… Chacun mène sa vie à sa guise. Or cette forme de liberté finit par s'user et disparaître. Le voilà soumis à la faim, prisonnier de son passé, de ses remords.

 

C'est alors qu'advient le "retournement". Le fils prodigue comprend qu'il est perdu et que c'est dans la maison paternelle qu'il était libre. Il "rentre alors en lui-même". Cet homme qui était parti loin de chez lui et s'est coupé de son origine s'est aussi éloigné de lui-même. Sa conversion consiste à le reconnaître et décider d'inverser son chemin qui l'a "éloigné". "Je vais retourner chez mon Père et je lui dirai : Père, j'ai péché contre le Ciel et contre toi. Je ne suis plus digne d'être appelé ton Fils"…

 

Encore loin sur de chemin du retour, son Père l'aperçoit et part à sa rencontre. Il ne le laisse pas terminer l'aveu de son péché et le prend dans ses bras de Père. Ce fils prodigue symbolise tout homme éloigné qui revient à Dieu. "Le plus beau vêtement", c'est la grâce divine qui est redonnée au prodigue et qui le fait renaître Fils. Le repas festif lui fait reprendre sa place autour de la table. Cela évoque le repas eucharistique où chacun est invité et attendu.

 

Mais le message essentiel de cette parabole, c'est tout ce que l'on apprend sur le cœur de Dieu. Un Père peut-il, doit-il, agir ainsi ? Déjà dans Osée se dessinait cette figure divine : "Comment t'abandonnerais-je Ephraïm, te livrerais-je Israël… Mon cœur se retourne contre moi et le regret me consume. Je n'agirai pas selon l'ardeur de ma colère, je ne détruirai plus Israël car je suis Dieu et non pas homme. Au milieu de vous, je suis le Dieu saint". (Osée 118- 9). Au lieu de punir car il y a faute grave, Dieu pardonne. Les deux bras du Père sont le Fils Jésus et l'Esprit. Ils participent ensemble à la renaissance du Fils en l'enlaçant à son retour.

En racontant cette parabole dans laquelle le Pardon du Père est sans limites, Jésus légitime son attitude habituelle devant les pécheurs.

 

Voici qu'intervient le frère aîné. Il revient des champs. Il se met en colère devant la façon dont son Père fête le retour de "son" fils. Lui a passé sa vie à travailler et cela semble sans importance au regard du passé impur de l'autre. L'amertume monte en lui : "Il y a tant d'années que je suis à ton service sans avoir jamais désobéi à tes ordres, et jamais tu ne m'as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis"… Ce frère aîné ne sait rien de l'itinéraire de son frère, il ne voit que l'injustice. Cela montre que lui aussi avait rêvé d'une liberté sans limites et que l'obéissance, au lieu de l'épanouir, l'a rendu amer. Il n'a pas l'air d'être heureux d'habiter à la maison. Le Père lui dit : "Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi", et "Tout ce qui est à moi est à toi". Il lui explique par là la grandeur et le bonheur d'être fils. Ce sont les mêmes mots que ceux que prononce Jésus pour décrire sa relation à son Père : "Tout ce qui est à moi est à toi comme tout ce qui est à toi est à moi" (Jean 1710).

 

Par cette parabole, Jésus montre que l'attitude qu'il a vis-à-vis des publicains et des pécheurs est inspirée directement de celle de Dieu. Les deux frères ont également besoin d'une conversion qui les aide à découvrir et accueillir l'amour permanent du Père, indépendamment des mérites de l'un ou de l'autre. Jésus voulait faire passer ce message révélant le cœur de Dieu à l'adresse des pharisiens et des scribes qui récriminaient contre lui : "Cet homme fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux"…