N'avons-nous pas remarqué dans la culture actuelle un goût frénétique pour désigner un coupable et l'accuser en public ? Un phénomène naturel survient : neige, verglas, tempête, séisme… Immédiatement se lèvent des accusations dénonçant l'imprévision des uns et l'incurie des autres. Une opération chirurgicale tourne mal, le malade ne guérit pas assez vite, que n'entend-on pas alors sur le personnel soignant et l'hôpital ?

 

Tous les jours, on entend dénoncer et accuser : les enseignants toujours absents ou en grève, les paysans qui polluent la nature, les gens d'Eglise incapables de maintenir les "effectifs" de paroissiens… Dans une situation qui va mal, il faut à tout prix pointer du doigt la ou les personnes soupçonnées d'en être la source. Sont désignés tantôt le gouvernement, les patrons, les ouvriers, les jeunes, les immigrés, tantôt l'Europe, les commerçants, telle ou telle catégorie sociale… La pratique de l'amalgame bat son plein, qui consiste à juger toute une catégorie à partir d'un cas singulier.

 

Dans la vie courante, que de soupçons, de dénonciations ou de critiques qui permettent tout à la fois de se sentir soi-même interpellé sur la part de responsabilité que tout un chacun détient et d'être satisfait d'avoir mis un nom sur le ou les coupables désignés. Même le temps précieux de réunions destinées à chercher des solutions pour progresser est parfois trop entamé à pourchasser et condamner des prétendus coupables. Accuser, souvent sans preuves et presque toujours en l'absence des gens concernés, est bien plus confortable que de vérifier le bien-fondé de ses propres pratiques et d'avoir à faire son autocritique. Cette façon de faire, Jésus en sera la victime expiatoire.

 

La sociologie et la psychologie sociale disent souvent que l'être individuel est tellement conditionné et déterminé par ce qui l'environne qu'il se trouve dédouané de toute responsabilité. C'est alors la société qui est déclarée coupable.

 

Le philosophe René Girard a fait l'essentiel de sa recherche et de son enseignement sur la pratique du "bouc émissaire". Une violence vient-elle à surgir, l'homme s'empresse de lui désigner un "auteur" qualifié de coupable et condamné à l'exclusion. Autrefois les meurtres sacrificiels étaient destinés à tuer le mal et la violence en supprimant celui qui en était désigné comme l'auteur principal. Pour René Girard, la seule voie possible pour sortir de la spirale de la violence, c'est celle qu'a pratiquée Jésus et qu'il nous invite à suivre nous-mêmes. Jésus démontre que le sacrifice de l'innocent ne supprime pas la violence. Il l'exacerbe plutôt. Le seul vrai moyen est de l'expurger de soi. Elle est alors éteinte et supprime toute idée de vengeance.

 

"Aimez vos ennemis", dit Jésus. A son arrestation il demande à Pierre de ranger son épée, devant Pilate il ne fait appel qu'à la vérité, tandis que sur la Croix il prend sur lui de faire taire toute polémique sur ses accusateurs en disant : "Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font"…