Saint Christophe est le patron vénéré des voyageurs, et tout spécialement des automobilistes. Selon la légende grecque, Christophe était un chrétien barbare qui, enrôlé dans les armées romaines, refusa de renier sa foi. Il mourut martyr dans des supplices terribles. Les Occidentaux, eux, ont fait de Christophe un géant qui, converti, s'installa près d'un fleuve pour le faire passer aux voyageurs. Un jour, le bon géant mit sur ses épaules un enfant dont le poids devint tel au cours de la traversée que Christophe eut toutes les peines du monde à atteindre la rive d'en face. Cet enfant était Jésus, qui promit à son porteur le martyre.

 

Saint Christophe le passeur est prié par les automobilistes qui lui demandent non pas de prendre le volant à leur place, mais de les garder en sécurité et de les faire demeurer vigilants tout au long du trajet. Certains esprits éclairés peuvent prendre cette tradition de prier saint Christophe, et tant d'autres pratiques religieuses, comme de la naïveté infantile et même comme une démission de nos responsabilités humaines. Depuis le siècle des Lumières et du développement des sciences de toutes sortes, la rationalité nous a gagnés, la sécularisation imprègne toute la vie. La laïcité poussée à l'extrême a accentué cette tendance à gommer, refouler tous les repères religieux de l'espace public : les rites, les signes, les processions, les calvaires, les statues mariales… Certes les croyants ont droit à leur foi et à leurs dévotions, mais dans leurs maisons et leurs églises ou chapelles, dans l'intimité de leur conscience. Ainsi la neutralité serait requise dans l'espace public.

 

Cela veut-il dire que le sentiment religieux ne devrait pas s'exprimer de façon visible et audible ? S'il ne s'exprime plus, Dieu disparaîtra du quotidien puisqu'on en aura effacé les traces. Pourtant l'interrogation sur Dieu réapparait souvent dans l'actualité des jours et en particulier dans notre rapport à la Nature : une catastrophe naturelle, un tremblement de terre, un tsunami, un séisme destructeur…, mais aussi la mort au terme d'une longue et douloureuse maladie, une sécheresse longue et menaçante, un accident mortel… On entend alors dire : "Où est Dieu ? Pourquoi n'intervient-il pas ?" D'un côté on fait tout pour l'oublier, et de l'autre on lui reproche son absence et son silence. On prenait la religion pour une perte de temps, une aliénation de notre énergie vitale, on s'aperçoit qu'elle peut constituer "un plus" dans des circonstances inattendues et tragiques.

 

L'homme religieux qui fait un choix libre de marcher sur le chemin de la vie en présence de Dieu n'est en rien, au contraire, privé de sa liberté, de toutes ses responsabilités humaines. Ce n'est pas parce qu'un fils est en bons termes avec son père, lui rend des visites régulières et lui manifeste des gestes d'affection, de reconnaissance (de religion), qu'il n'est pas un adulte pleinement autonome et maître de sa personne ! Ce n'est pas parce que nous venons aujourd'hui confier à Dieu, par l'intermédiaire de saint Christophe, nos déplacements en voiture, que nous ne gardons pas tous nos devoirs de conducteurs vigilants et prudents !

 

C'est d'ailleurs dans cet esprit que nous célébrons cette messe, à la fois dans la confiance en Dieu à qui l'on peut tout dire et dans la pleine acceptation de nos responsabilités…