Il est parfois des réactions entendues qui sont révélatrices de mentalités communes et qui incitent grandement à la réflexion. Un jour, dans un village, comme c'est d'ailleurs obligatoire maintenant dans toutes les communes de France, un conseil municipal débattait de la nécessité de trouver un nom à chaque rue. Le maire avait insisté sur l'intérêt d'une telle opération, en particulier vis-à-vis des possibles visiteurs extérieurs, lorsque l'un des conseillers déclara : "Pourquoi voulez-vous mettre des noms de rue alors qu'on se connaît tous dans le village ?"

 Une autre fois, pour commémorer une date importante de l'histoire de France, nombre de communes avaient choisi de planter en public un arbre de la Liberté. La décision devait être débattue lors d'un conseil municipal, comme il est normal. De la bouche d'un de ceux qui se disaient contre ce projet, le maire ébahi a entendu cet argument : "Pourquoi planter un arbre de la Liberté puisque notre village est entouré de forêts !"

 Ces deux phrases recueillies au hasard de conversations ne me font pas rire, mais plutôt réfléchir sur des mentalités qui se perpétuent sans qu'on en mesure assez les enjeux. Trouver superflu le projet de donner des noms aux rues et la raison donnée à ce point de vue sonne comme une déclaration d'autosuffisance, si elle n'est pas un véto opposé au passage de gens qui ne sont pas nés "chez nous". Cette attitude sent le renfermé sur soi comme un tour de clé sur une porte !

Quant au deuxième exemple qui de prime abord prête à sourire, il est l'affichage d'un esprit imperméable à toute image symbolique. Il est l'aveu d'une conception utilitaire des choses et peut-être des autres. Un arbre, en effet, qui ne servirait qu'à délivrer un message de liberté et à rappeler en mémoire des luttes menées dans l'histoire de France, serait selon cette réaction peine perdue… Comparer un arbre planté avec une signification et une forêt dont on peut tirer profit ne révèle-t-il pas une mentalité primaire quelque peu imprégnée de matérialisme ? La gratuité, la beauté qui permettent de contempler, qui nourrissent l'intériorité et délivrent des messages spirituels au cœur et à l'âme, ne font-elles pas partie du développement humain ?

 Agrandir l'horizon toujours trop restreint et qui rend parfois mesquin n'est-il pas salutaire ? Ouvrir sa porte, élargir son esprit, embellir le village, donner des noms aux rues pour que les visiteurs s'y retrouvent plus facilement, n'est-ce pas une marque d'ouverture à l'autre, aux autres, aux hôtes de passage ? Comment ne pas souhaiter très sincèrement que de plus en plus de gens sortent de "chez eux" pour s'habituer à ceux qui viennent "d'ailleurs" et surtout les apprécier ?