"Père et grand-père, je ressens à mon âge comme une culpabilité d'avoir transmis la vie, puisqu'avec elle, en réalité, j'ai aussi donné la mort". Cet homme chéri de ses enfants et petits-enfants s'interroge avec gravité sur le sens de ses choix lourds de conséquences pour celles et ceux qu'il aime par-dessus tout. En effet le commencement d'une histoire individuelle comporte déjà l'annonce de la mort. En plus, choisir d'avoir un enfant c'est savoir d'avance que l'itinéraire pourra être jonché d'obstacles, d'épreuves, et même d'interruption brutale en cours de route.

 L'on peut comprendre alors que cette question de fond puisse donner le vertige : est-ce vraiment de l'amour de ma part que de confier une vie si risquée, peut-être courte, à durée imprévisible; et qui, quel que soit son déroulement, se terminera par son anéantissement ? Concevoir ainsi la vie, c'est en fait la réduire à ses aspects physiques, biologiques, exclusivement spatio-temporels. Cette façon d'envisager la vie humaine repose sur l'axiome selon lequel il n'est rien avant ni après la vie. Il n'existerait que le sensible et le perceptible, l'expérimental. La mort détruit tout et la totalité du vécu humain de quelqu'un, sauf ses traces à travers ses œuvres et les souvenirs restant dans la mémoire de celles et ceux qui l'ont connu. Mais lui n'est plus rien de ce qu'il a été au passé. Un mort selon la conception matérialiste n'a plus de présent personnel. Tout de sa vie disparaît avec sa mort.

 A l'inverse de cette façon de penser, le christianisme évoque la "conception" d'un enfant comme une co-création et du couple humain dont la mission intervient sur le plan biologique et de Dieu qui dote l'enfant conçu d'une âme particulière qui le fait être une personne. Ainsi peut-on dire qu'à sa conception tout être humain reçoit deux vies, l'une qui s'accomplit jusqu'à la mort et l'autre qui se développe dans la vie temporelle et se poursuit pour s'épanouir pleinement en Dieu Eternel. A l'amour de parents est conjoint l'amour divin déjà à la source du désir d'un homme et d'une femme de donner la vie. Ainsi, dans une perspective chrétienne, nul n'est coupable de donner la mort avec la vie puisque la mort elle-même est "passage" et "transformation", et non anéantissement.

 Or peut-on en savoir un peu plus sur cette vie éternelle ? Tout être a vocation à l'immortalité divine. Dieu a créé l'homme à son image. L'homme est potentiellement à l'image de Dieu. La durée de son existence terrestre lui offre le temps, l'espace et les occasions de ressembler à Dieu. Mais quels repères a-t-il qui puissent le guider dans cette élévation ? La civilisation dans laquelle il est né et évolue, mais aussi la religion dont il est membre, le guident et l'accompagnent vers le divin. Pour les chrétiens, le Christ est "le chemin, la vérité et la vie" qui les conduit vers le Ciel où Dieu les accueille après leur mort. Or de cette vie sans limites ni spatiale, ni temporelle, ni physique, ni biologique, de cette vie qualifiée d'éternelle, retenons ce que saint Jean en dit : "Mes bien-aimés, parce que nous aimons nos frères, nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie"… Comme si, pour saint Jean, l'amour était le nom exact de la vie éternelle. Aussi, que celles et ceux qui ont déroulé leur vie dans et par des choix d'amour aient confiance : leur vie va droit chez Dieu.