Jeûner

Parce que les canons de la "beauté" et du "bien-être" actuels bombardent les esprits et impressionnent les mentalités, il faut à tout prix perdre des kilos si l'on veut prétendre au certificat de conformité dans le regard des autres. L'apparence physique est scrutée et jugée, elle compte par-dessus tout. Ainsi le commerce des produits amaigrissants, chimiques ou naturels, est-il florissant, tandis que les listes de recommandations et interdits alimentaires s'allongent jusqu'à paraître parfois même contradictoires. Pour certaines personnes, modéliser leur corps constitue leur principale préoccupation, et si elles n'y parviennent pas à leur goût, elles peuvent en faire une maladie !

Il n'est pas question pour moi de juger ces personnes fragiles dans leur peau et qui ne se trouvent pas "aimables" telles qu'elles sont. Certes vouloir maîtriser sa boulimie ou discerner parmi tous les aliments ceux qui conviennent relève de la maîtrise de soi. Mais ce qui pose question, c'est tout excès pouvant aller jusqu'à confondre les codes sociaux qui imposent leur diktat et l'estime de soi puisée dans le regard des autres. Ainsi le jeûne que recommande la période de Carême ne vise-t-il pas la soumission à des modes ou des vogues en matière d'apparence physique, mais au contraire à remettre le corps, la nourriture, l'environnement matériel à leur vraie place, à savoir soumis et au service de l'esprit.

Le chrétien est invité à jeûner pour se détacher de ses habitudes qui parfois le rendent accro et dépendant. Il s'agit de jeûner pour être plus libre et se recentrer sur le poste de pilotage de ses décisions, de ses actions et de ses paroles… Il se peut que progressivement chacun devienne captif d'idoles de toutes sortes, de son moi excessif et arrogant, de l'argent, de ce qu'il possède, d'un défaut ou de ses instincts. Jeûner, c'est chercher à décaper ce que le temps a recouvert de mauvaises habitudes et attitudes. C'est remettre les choses à l'endroit et à leur place. Jeûner, c'est laisser surgir, à travers la privation d'un bien auquel je suis attaché, une faim plus profonde : la faim de Dieu et des frères. Jeûner, c'est exprimer en actes que l'on préfère les biens de l'âme aux biens du corps.

Le jeûne débouche sur la prière qui est relation intime avec Dieu. Le jeûne est aussi inséparable de la fraternité, parce que, étant moins préoccupé de soi, il y a en nous plus de place pour les autres. Dans Isaïe il est écrit : "Le jeûne que je préfère : défaire les chaînes injustes, délier les liens du joug, renvoyer libres les opprimés et briser tous les jougs ? Alors ta lumière éclatera comme l'aurore, ta blessure se guérira rapidement, ta justice marchera devant toi et la gloire de Yahvé te suivra" (Isaïe 58, 6-9).

La maîtrise de la consommation par la frugalité et le choix de se priver sont des exercices d'entraînement qui visent non la performance ou l'héroïsme, mais une liberté et une disponibilité plus grandes pour servir et pour aimer.