Il est dans la nature humaine de se croire propriétaire. Or, à y réfléchir en vérité, on s'aperçoit que "rien ne nous appartient" en réalité. Nous sommes des intendants et d'abord des bénéficiaires. La vie nous a été donnée. Des parents, une famille. Nous avons reçu une instruction, une éducation, des valeurs morales. Avec la vie nous sont transmises une carte génétique, des potentialités, des capacités, des qualités, comme un jardinier reçoit des graines et le savoir pour exercer son art.

Même la part d''intelligence et de discernement, de capacité à entreprendre et à persévérer, m'a été confiée. Je ne suis pas tout seul l'auteur ni l'acteur de ce que je deviens. Je suis aussi par et grâce aux autres. Aussi l'avoir, le savoir, le pouvoir, pour modestes et limités qu'ils soient, ne m'appartiennent pas au sens où je pourrais en faire un usage exclusivement individuel sans les mettre au service des autres.

 Dans ces conditions, la bonne question à me poser porte sur l'orientation et la destination de ma vie, de mon temps, de mon argent, de ma maison, des biens matériels dont j'ai la charge. Chacun(e) ne doit-il pas aussi se demander comment il fait bénéficier les autres des richesses de sa personnalité, du carnet de ses relations, de la sagesse de son expérience, des grâces dont Dieu le crédite ? Chacun de nous est donc invité à la fois à être investi, engagé, au service, et en même temps détaché. Ce que je fais, ce que j'offre, ce que je partage, je suis convaincu que d'autres peuvent en faire autant avec ce qu'ils sont. Comme l'a dit un jour saint Ignace de Loyola, "il faut faire toute chose comme si cela dépendait de soi seul tout en sachant que tout dépend de Dieu".

 "Rien ne nous appartient", c'est donc aussi s'effacer et éveiller d'autres personnes à leurs capacités de transmettre et de partager ce qu'elles ont elles-mêmes reçu. L'authentique partage solidaire et fraternel consiste à donner ce que l'on a soi-même reçu, à l'image de la mer qui dépose le sable sur la plage et se retire. C'est à la réelle capacité d'autonomie de leurs enfants que les parents s'aperçoivent de la vérité de leur éducation. Une association, une école, une paroisse, une famille, sont les lieux où chaque membre est à la fois receveur et à la fois acteur. Ce que je reçois, je le fais fructifier dans le jardin de mon humanité avec l'idée de le mettre au service du Bien commun et du mieux-vivre ensemble, en pensant tout spécialement à ceux qui ont moins reçu de la vie, les pauvres, les faibles, les petits… Non, rien ne nous appartient, et pourtant de tout ce qu'il nous confie, Dieu nous fait colocataires.

 Dans la parabole des talents, Jésus veut nous montrer que, même s'il nous a été inégalement confié de dons, à chacun il revient de développer et de restituer ce qu'il a reçu et ce qu'il a ajouté par lui-même. En effet, il est bien vrai que rien ne nous appartient, mais que tout doit être utile. Quelle perte pour tous si ce que je fais de mieux n'était pas repris en charge par d'autres pour perpétuer les richesses et peut-être les augmenter !

 Seigneur, je te dis merci de m'avoir confié ce que je suis et de ne jamais cesser de m'appeler à devenir. Je te confie les personnes, les familles, les groupes que les circonstances de la vie me font rencontrer et fréquenter. Donne-moi, Seigneur, de savoir accueillir leurs richesses humaines et offrir les miennes, sans compter mais en n'oubliant jamais que tout nous est donné et que nous avons tout à transmettre, en sachant bien que "rien ne nous appartient".