On raconte que l'Abbé Pierre, lorsqu'il était enfant et qu'on l'interrogeait sur l'avenir, aurait répondu : "Je serai marin, missionnaire ou brigand". Il ne voulait pas d'une existence tiède, mais intense. Accomplie et réussie avec fièvre et passion.

 Aujourd'hui, en cette fête de la Toussaint, il s'agit de célébrer la perfection recherchée dans la sainteté. Tous les saints ont exercé et offert leurs capacités et leurs qualités à Dieu en les mettant au service des autres. Pierre au service de l'Eglise naissante et dans l'annonce de l'Evangile. Paul a mis toute sa force au service de la diffusion du christianisme en milieu païen. Les premiers siècles verront une expansion rapide du Message dans l'Empire Romain. Et beaucoup périront de mort violente. Depuis Saint Sixte, le premier évêque de Reims (Mgr Jordan est le 110ème), notre diocèse compte une douzaine de saints. Saint Remi au 5ème siècle est un des plus célèbres grâce au baptême que Clovis a reçu par lui.

 On compte parmi les saints aussi bien des laïcs, des diacres, des religieux(ses), des prêtres. Des jeunes et des adultes, des hommes et des femmes. La sainteté est de tout âge. Bernadette de Lourdes, Thérèse de Lisieux, étaient jeunes. Tarsisius, martyr de Rome au 3ème siècle, Kisito en Ouganda au siècle dernier, étaient adolescents lorsqu'ils sont morts. St François Xavier, Jésuite en Asie, est un des plus grands missionnaires. François d'Assise, c'est le fêtard qui choisit le dénuement, St Vincent de Paul, c'est la charité et le secours aux pauvres  Ignace de Loyola; c'est l'éducation de la jeunesse. St Dominique, c'est l'annonce limpide de la Parole de Dieu...

 Chaque saint développe en effet dans sa vie l'un ou l'autre don de la richesse du Christ et de l'Evangile, un aspect de la sainteté du Christ. Jean-Paul II a béatifié et canonisé beaucoup de vies d'hommes et de femmes pour nous les donner en exemples. Si peu de chrétiens sont déclarés saints, nous sommes pourtant tous appelés à la sainteté au coeur de la vie quotidienne.

 Loin d'être un programme de vie rétro, celui de la sainteté me semble être tout à fait d'actualité. Savez-vous quels personnages de l'histoire contemporaine recueillent le plus d'admiration ? L'Abbé Pierre et son combat mené contre la pauvreté, et Mère Teresa pour des raisons analogues.

 Dans l'histoire de l'humanité, il y a eu des périodes du "croire" et de la théologie. Il y a eu ensuite la période des lumières avec le savoir rationnel et les sciences, dans tous les domaines. Puis-je pronostiquer devant vous que le XXIème siècle ouvre une période où croire et savoir doivent définitivement faire la paix et se réconcilier ? Maintenant que l'on sait et que l'on peut, il faut choisir et agir. Cela fait appel à la conscience du Bien et du mal. Cela invite à développer la sagesse, la prudence, la tempérance, l'humilité, l'esprit de service. Cela demande de s'interroger sur la question du sens de l'humain et des valeurs.

 Insensiblement, la société industrielle du savoir et du pouvoir glisse vers la sainteté. La connaissance, pour qui ? Pour quoi faire ? Savoir et pouvoir, pour quel gain humain ? La sainteté, c'est le choix, dans une vie, de l'amour de Dieu et de l'amour des autres reconnus comme des frères. Car plus l'homme se découvre des capacités, plus il a besoin d'être assisté dans ses choix, ses décisions et ses engagements. Plus il devrait alors redécouvrir la nécessité d'un Dieu transcendant à la fois intérieur à sa vie et au-dessus de lui. Les Béatitudes de l'Evangile sont des repères forts qui nous invitent à réfléchir sur le bonheur. Elles prennent à contre-pied notre conception du bonheur. L'Evangile est donc un chemin inédit pour nos vies.

 Ce frémissement vers la redécouverte de la sainteté, je le vois par exemple dans l'évolution de certains personnages qui en viennent à se poser des questions de nature religieuse. Je pense à Max Gallo, laïque républicain, écrivain prolixe et réputé, qui déclare à propos de son cheminement : "Il est temps de renouer les fils à l'intérieur de soi, de chacun de nous, et aussi pour les autres. Il y a du divin dans chaque homme. La prière m'apaise". Le 20 octobre 2001, en milieu d'après-midi, Max Gallo se rend à l'église St Sulpice à Paris pour assister au baptême d'Antoine, le fils de Régis Debray, l'ancien partisan de Che Guevara et de Fidel Castro. Le prêtre qui officie le prend à part, l'invite à écrire sur St Martin de Tours, Clovis et Bernard de Clairvaux. Deux heures plus tard, le dominicain a parlé si juste que Max Gallo pleure, s'agenouille, et se met à prier. "Au fond, Régis et Max n'acceptent pas de vivre sans un dieu", décrypte un des témoins de la cérémonie. Nietsche a beau avoir annoncé la mort de Dieu, Dieu redevient donc une question persistante dans les coeurs les plus rebelles à la foi.

 Peut-être bien que la sainteté ressemble à ce champ que chacun reçoit avec la vie, mais que trop souvent il laisse ignoré et délaissé, en friche. Tandis que si on accepte d'y laisser semer les valeurs de l'Evangile, il devient alors un magnifique champ aux fruits les plus divers.