"Aimer" est sans aucun doute le mot le plus décliné et conjugué dans toutes les langues de la terre. Il est le terme le plus usité et en même temps le plus usé, tant il apparaît parfois inapproprié et même usurpé. Entre aimer un bon plat ou un coucher de soleil et, pour des parents, aimer leurs enfants, qu'y a-t-il de ressemblant ? Qu'y a-t-il de commun avec l'amour que prétend développer en elle une personne quand elle ne recherche que son plaisir égoïste et n'envisage pas le moins du monde la dignité et le bonheur de l'autre ?

 Il est tant de personnes qui parlent d'amour en évacuant a priori toute idée qu'aimer puisse coûter et parfois même faire souffrir. Il faudrait à tout prix qu'aimer fasse immédiatement plaisir. Or une maman au chevet de son enfant gravement malade ne pense même plus à elle tant rien n'est plus important que l'affection qu'elle porte à son enfant. L'alpiniste qui gravit un sommet parce qu'il aime la montagne accepte de souffrir. Le militant passionné de liberté et de justice est prêt à se sacrifier pour ces idéaux humanistes qui donnent plein sens à son existence. Il ne faut donc pas évacuer dans le mot aimer l'aspect sacrificiel qui permet de distinguer et de hiérarchiser les implications personnelles qu'il génère d'une façon variable.

 Comment en effet ne pas constater un grand écart entre celui qui déclare aimer sans que sa vie n'en soit modifiée et celui dont le fait d'aimer modifie et oriente fondamentalement la vie ? Cet amour-là n'est pas provisoire, ni transitoire, ni dérisoire, il n'est pas futile. Il n'est pas fané aussitôt cueilli. Il tient bon à l'épreuve du temps, il est solide. Comme de l'acier trempé, cet amour-là est parfois fléchissant et oscillant, mais toujours résistant. Il n'est pas de ces amours fétus de paille à la merci des impétueux courants qui les trans-portent ou de ces amours légers comme plumes au gré des vents dominants !

 Pour les chrétiens, tout amour prend sa source en Dieu. En aimant chaque être humain, Dieu confie à chacun de tracer sa route à la lumière de cette invitation à aimer en pensée, en parole et en acte. D'étape en étape, chacun peut ainsi faire de sa vie un don de soi aux autres et à Dieu en même temps. Jésus a révélé cet Amour du Père et a montré par toute sa vie comment, tous, nous pouvons aller vers lui. Or Jésus, fils de Dieu Tout-Puissant, créateur du ciel et de l'univers, a aimé l'humanité jusqu'au sacrifice de lui-même. Plutôt que d'échapper à la mort en renonçant à sa liberté de penser et de parler, en regrettant et reniant les choix, les faits et gestes de son chemin humain, Jésus, même sous la menace de mort, a ratifié ses messages dont toute sa vie durant il avait témoigné. Il a ainsi donné priorité absolue à l'Amour qui le conduisait à livrer sa vie sur la Croix.

 Jésus n'a pas recherché de se sacrifier, mais en faisant de l'Amour et de la Vérité une priorité inconditionnelle, il fait de l'Amour la loi essentielle de la vie humaine. S'adressant à Jésus de la crèche, saint Jean de la Croix disait : "Ô Dieu si grand, pourquoi as-tu choisi d'être si petit ?" Et il entendait cette réponse : "pour l'Amour et par amour". Quelles que soient les situations conjugale, familiale, professionnelle et sociale de notre existence quotidienne et de sa trajectoire, chacun(e) de nous n'est-il pas convié(e) à aimer, et à aimer vraiment ? Noël nous le rappelle.