"On a beau faire le maximum pour leur donner à vivre un beau moment, les gens gardent leur visage morose et parfois même donnent des signes d'insatisfaction", me disait une personne dont la profession est d'offrir de la convivialité. Cette remarque faite par un professionnel, tous les observateurs de notre société de distractions et de loisirs portée sur la consommation de "produits d'évasion" peuvent sans doute y souscrire. Les cadeaux les plus sophistiqués offerts aux enfants au moment des fêtes ne semblent pas les combler. Les fêtes, les repas aux mets les plus recherchés pour accueillir et faire plaisir ne ravissent pas toujours les invités et ne modifient pas profondément leur état moral, parfois triste et angoissé. Aussi peut-on se demander si multiplier les fêtes, les loisirs, les cadeaux, les distractions, est de nature à résorber la morosité ambiante que l'on ressent et à redonner aux visages la sérénité et la confiance que l'on peut souhaiter à tout âge de l'existence !

 N'avons-nous pas remarqué que parfois les sourires et les rires sont forcés et même artificiels chez des gens sous tension, pris d'inquiétude, sur la défensive et même parfois agressifs. Cette insatisfaction ne se retrouve pas seulement chez les gens les plus éprouvés par la crise, mais aussi chez ceux qui sont le plus armés contre elle. Faire ce constat, c'est être conduit à chercher plus sérieusement les raisons de cette "morosité" ressentie dans notre société d'aujourd'hui. A mon interlocuteur qui me demandait pourquoi les gens dont les moyens matériels et financiers sont objectivement corrects apparaissent si malheureux, j'ai répondu : "c'est leur âme qui est malade". Il existe un mot pour qualifier cet état : celui de "acédie", c'est-à-dire le goût à rien, l'ennui qui peut envahir toute la vie comme par contagion.

 Oui ! Je le crois vraiment, si la vie consiste à chercher chaque jour des distractions, à inventer des loisirs, à enjamber les difficultés rencontrées sans les assumer vraiment, si la vie impose de chercher sans cesse à s'en évader, si la vie est ressentie comme in-sensée et imprévisible, sans trajectoire ni horizon, alors c'est vrai, cette vie devient lourde à qui la supporte. Les désirs et aspirations, et même les besoins de l'âme ne peuvent de fait se développer que dans une vie pleinement assumée dans le meilleur et le pire. La tristesse de l'âme vient de l'inacceptation d'une vie dont l'hédonisme, le recours à la virtualité et à l'imaginaire contribuent à nous faire croire qu'elle pourrait être et même qu'elle devrait être autrement. De là naissent notre malaise et notre mal-être dans une vie qui nous parait nous être imposée de l'extérieur. La parade à la morosité est dans notre décision d'aimer notre vie et de faire avec elle tout en nous sentant appelés à aider les autres à s'approprier eux-mêmes leur propre vie pour en devenir les heureux responsables !

 Quand il arrive à nos anciens d'évoquer leur enfance et leur jeunesse, ils en soulignent souvent les manques, la sobriété et parfois même le dénuement, en ajoutant : "On était heureux comme ça…" Sans rêver d'un retour à ces temps passés et sans les doter de richesses humaines perdues et regrettées, il faut sans doute à l'homme actuel retrouver son âme, une âme qui soit le pivot central de la conduite de sa vie.