Qui n'a jamais éprouvé quelque sentiment d'amertume après un service rendu avec générosité, mais suivi d'aucun signe de gratitude. Je sais que sur dix lépreux guéris, un seul est revenu vers Jésus pour lui dire merci. Cela ne m'empêche pas de m'interroger sur l'ambiance de la société actuelle toute occupée, pour ne pas dire prisonnière, d'efficacité et d'utilité, et si peu encline à la gratitude et à la reconnaissance.

Combien ça coûte, combien on gagne, est-ce rentable, cette façon de penser conduit à chiffrer, calculer, mesurer, pronostiquer, évaluer d'avance les résultats escomptés et finit par générer des mentalités comptables et financières. A force de baigner dans cet esprit, on peut, sans s'en apercevoir, s'éloigner des valeurs de gratuité, de don, de générosité. Certaines personnes, par leur attitude et même leurs paroles, donnent l'impression d'avoir une calculatrice dans la tête et dans le cœur. Elles n'accordent un merci que si elles peuvent en tirer un profit ultérieur. Ce mot prononcé du bout des lèvres fait partie d'une stratégie qui vise à obtenir et détenir, à atteindre un but fixé. Même si un service est justement rémunéré, n'est-il pourtant pas souhaitable d'y ajouter le signe de contentement qu'est un "merci" ? Il peut être exprimé par un mot, un geste, un petit cadeau ! Un regard et un sourire traduisent à eux seuls une marque de reconnaissance.

La culture ambiante actuelle n'est-elle pas marquée par la revendication des droits, des dûs, de l'égalitarisme souvent valorisés et défendus au point d'en oublier parfois leur réciprocité que sont les obligations et les devoirs. Il est vrai que la politesse et le bien vivre ensemble sont le reflet d'une éducation, d'une transmission. La famille, l'école, la rue, les sports, les loisirs, les médias et la publicité sont des lieux de diffusion et d'initiation à la gratitude. Si l'on respire chaque jour l'idée qu'il ne faut vivre que pour soi et que les autres ne sont que des instruments de réalisation personnelle, faut-il alors s'étonner d'une société atomisée dans laquelle chacun ne recherche que soi-même ? Le christianisme, faut-il le dire, œuvre à contre-courant de cette société marchande qui n'a de considération que pour ce que se comptabilise, s'investit et se multiplie. Le lépreux venu remercier Jésus de l'avoir guéri de son mal physique et social a-t-il perdu son temps ? En réalité, il n'a pas seulement retrouvé une vie normale, il a créé avec Jésus un lien privilégié d'amitié qui le communie à Lui. Car un merci ajoute à un service qui vient d'être rendu d'établir un lien réciproque, souvent durable. Je pense aux commerçants de quartier qui finissent par établir avec leur clientèle fidèle une sincère amitié. En plus de leur relation commerciale et comptable, une confiance, une estime réciproque se traduit par une reconnaissance dans laquelle chacun sait qu'il peut compter sur l'autre. A plus forte raison bien sûr, il en va de même et bien plus encore dans une famille où la règle d'or de la bonne tenue des relations est la conscience de l'affection dont chaque membre bénéficie de la part des autres.

Il faut savoir demander à Dieu, lui confier ce qui nous habite, mais aussi le louer et le remercier, lui Dieu qui donne et pardonne.