La société actuelle nous habitue plus à faire valoir ses droits, à réclamer son dû, à acquérir, qu'à accueillir et recueillir. Elle donne pignon sur rue aux rapports de force et dévalorise la bonne volonté et la gratuité. Cette tendance devient facilement exigence et obligation. Et lorsque l'ayant-droit a obtenu satisfaction, il oublie de penser qu'il reçoit de la part d'une collectivité qui lui attribue.

Dans ce temps où se développe la culture des droits acquis et à faire valoir, on observe une diminution du sens de la gratitude et de la reconnaissance. La famille est le premier des lieux où les enfants apprennent à recevoir, à bénéficier avec gratitude. Et si entre frères et sœurs, enfants et parents, il est important de développer le partage et la transmission des savoirs, il est essentiel d'apprendre le don gracieux en dehors ou par-delà les échanges comptables. Le fait d'instaurer un planning des services de la table apprend peut-être à répartir équitablement le temps et l'énergie dépensés pour "les autres", mais le fait que spontanément un enfant prenne l'initiative de mettre la table ou de la débarrasser me semble une victoire de la gratitude envers une famille dont on reçoit tout pour vivre.

Une culture qui ne valoriserait que les échanges comptables, sans donner assez de place à ce qui vient en plus, sans condition, par pur élan du cœur et des sentiments, génèrerait rapidement un monde figé, voire réfrigérant, inhumain ! Ce qui humanise le plus n'est pas seulement de se conformer aux droits et aux lois, mais de les imprégner de "présents surprenants" parmi lesquels en premier des visages gracieux et des mercis reconnaissants.

Jésus lui-même ne faisait pas le bien pour que les bénéficiaires lui en sachent gré, mais il n'était pas insensible à ce lépreux qui, revenant sur ses pas après s'être montré aux prêtres afin de faire constater sa guérison, venait lui dire merci. Si Dieu nous aime en permanence, indépendamment de nos mérites, ce n'est pas pour obtenir de nous des paroles de gratitude. Il est sans aucun doute sensible à nos prières d'action de grâce et de contemplation de sa miséricorde jamais interrompue pour chacun(e) de nous.

Il n'est pas sûr que le fait d'avoir appris à dire merci auprès de parents entraîne une aptitude à la gratitude lorsqu'on est devenu adulte. Nous pouvons tous citer des attitudes d'ingratitude de jeunes adultes qui répondent sèchement à une demande de service de leurs vieux parents, sous le prétexte que cela perturbe leur emploi du temps ! Et ces parents malades ou âgés que l'on vient très rarement visiter, ceux que l'on s'arrange pour hospitaliser au moment des congés !

Non, tout le monde n'est pas prêt à sacrifier du temps pour l'offrir gratuitement en reconnaissance de tout ce que l'on a reçu de la vie, des autres et de la famille en particulier. La culture respirée, polluée par l'individualisme, le jeunisme, la soif de rentabilité et de profit, atteint les âmes comme les pluies corrosives la nature la plus resplendissante. La gratitude est un choix d'exercices répétés pour qu'elle devienne une culture et quasiment une nature.