La mort de M. d'Ormesson et celle de M. Hallyday ont répandu en France une immense vague de tristesse et en même temps de gratitude dans les cœurs. Les uns et les unes ont dit merci à l'académicien pour ce qu'il a si bien partagé de ses pensées par l'intermédiaire de son crayon, et les autres ont montré par leurs larmes et les chansons fredonnées leur reconnaissance infinie pour leur rocker préféré. Car ces personnages, l'un comme l'autre, ont tout donné, tout le temps, de leurs talents personnels.

L'un l'a fait dans ses livres et toutes les interrogations et convictions qui s'y trouvent, et l'autre par sa guitare, sa voix et les paroles de ses chansons. Mais ce que leurs publics respectifs ont le plus apprécié et vont garder est sans conteste la générosité sans restriction ni condition de leur humanité partagée à tous, sur une très longue durée. En nous faisant part de leurs questions, des hauts et des bas de leur vie, de leurs doutes, de leurs joies et de leurs tristesses, ils ont si bien exprimé, en chansons comme par écrit, ce que nous traversons parfois et ce que nous ressentons, la plupart du temps, comme eux. Jean et Johnny, dans un mode d'expression différent et complémentaire, n'ont-ils pas offert à leur public le meilleur d'eux-mêmes sans jamais cacher leurs blessures ni leurs charismes, sous les feux des projecteurs et ceux de la transparence et de la sincérité ?

Dans une société sensible à l'efficacité, à l'utile, aux producteurs et aux décideurs, Johnny et Jean ont développé leur art. Ils n'ont construit ni usine ni église. Ils n'ont pas été des artisans ni des fabricants, mais des artistes ! Ils ont créé des liens entre de nombreux lecteurs et les fans de la même musique, en public "réuni" et conquis. Une fois de plus, on s'aperçoit que "l'homme ne vit pas seulement de pain" ni de biens matériels, mais aussi de parole et de sens, de nourriture de l'âme et de culture… Bien sûr ni Johnny ni Jean ne méprisaient l'argent. Mais on raconte qu'ils en offraient beaucoup à des associations humanitaires qui, elles, en manquaient.

Evoquer leur vie nous fait comprendre aussi que tout ce qui est bien, bon, juste, lumineux et beau, que nous apprécions tellement, provient du cœur de l'homme. Jean aurait pu ne jamais user de son crayon à mine et garder ses pensées en lui, Johnny aurait pu laisser sa guitare dans sa chambre et ne jamais offrir ses talents musicaux... Posséder des choses ou des capacités ne suffit donc pas. La vraie finalité de ce que nous sommes et détenons chacun et chacune, c'est leur développement, la valeur augmentée que nous leur ajoutons par notre travail, notre courage et l'offrande que nous en faisons à ceux et celles que cela enrichit d'amitié, de confiance et d'espoir. Aussi la réussite d'une vie n'est-elle pas dans le don que l'on en fait à tous, sans mesure ? Dans la vie de l'un et de l'autre, le fil rouge n'a-t-il pas été de chercher à aimer et être aimé ?

En rien je n'ai suggéré dans ce billet que ces deux personnages qui viennent d'accoster à l'autre rive méritent le titre de "saints". Ils avaient conscience tous les deux de leurs erreurs et de leurs fêlures, de leurs limites et leurs faiblesses. La confiance qui les habitait et le désir permanent d'offrir et de donner ont fait d'eux ce qu'ils sont devenus et la raison du grand merci que nous leur devons. Merci à M. d'Ormesson, le fils d'aristocrates, et à Johnny l'enfant du peuple, tous deux si curieux et nourris de l'humain…