Dans une culture où la parole et l'image sont les moyens privilégiés de la communication qui édifie la relation, c'est rendre un grand service aux jeunes que de leur apprendre les bases et les conditions d'un dialogue réussi !

Souvent les idées naissent dans l'affectif : "j'aime ou je n'aime pas", "ça me plait ou ça ne m'intéresse pas". Il s'agit alors de passer de ce ressenti spontané à la formulation des raisons qui lui donnent une justification et un sens objectifs. La première étape est donc d'encourager les jeunes à penser par eux-mêmes et déjà à sortir des ornières des phrases convenues : "c'est super", ou "bof, c'est nul !"… Ces idées peu à peu butinées et sélectionnées, associées pour se transformer en point de vue et même en convictions, ne doivent jamais devenir absolues mais demeurer transitoires, ouvertes à d'autres pensées qui viendront les contredire et les enrichir.

Si les jeunes ont un vrai besoin d'étayer leur pensée de rationalités et d'éléments objectifs, c'est parce que la nature humaine le réclame, tout comme la vocation de chacun(e) à exister dans la société. Une personne sans pensée personnelle, sans appui rationnel, sans direction, en un mot sans tableau de bord ni gouvernail, est à la merci des tempêtes et des courants dérivants, des influences et des conditionnements les plus obscurs mais pas les moins déterminants.

Apprendre à penser, à parler, débouche sur cet autre apprentissage qu'est apprendre à se parler. Qu'on l'appelle dialogue, conversation, discussion, il s'agit pour chaque interlocuteur de s'exprimer et d'accueillir, d'entendre, de comprendre pour approuver ou contester ce que dit chacun des participants au colloque ! Or cet exercice du partage et de la confrontation comporte des difficultés et des risques d'incompréhension et de frustrations ! Si l'un des protagonistes vous lance des paroles blessantes, humiliantes, votre courage et votre confiance pour vous exprimer peuvent en être anéantis, ou à l'inverse déclencher en vous une réaction violente qui transforme votre langage en agression et dénature le contenu réel de votre point de vue ! Du coup la pierre, même modeste, que vous vouliez apporter à la recherche de la vérité d'un sujet, est menacée d'être brusquement rejetée.

Avez-vous remarqué comme moi les débats au cours desquels les animateurs et les intervenants s'interrompent, déforment et tronquent les messages entendus, confondent vulgarité et sincérité ? Ne pourrait-on pas aussi aider les jeunes générations à ne pas se contenter de SMS et de mots "avortons", c'est-à-dire pas entièrement formés ni reconnaissables, car difficiles parfois à décoder parce qu'amputés ? Ne serait-ce pas rendre service aux jeunes que de leur transmettre le trousseau de clés indispensable pour que leurs dialogues, leurs débats, leurs échanges avec les autres dans les campus et les salles de classe, et déjà les discussions en famille et entre amis soient enrichissants et paisibles?

La pression culturelle du "tout tout de suite", du clic sur internet, de l'immédiateté, du savoir et du tout-voir "maintenant", ne risque-t-elle pas en effet d'influencer notre façon d'exprimer nos idées et de nous pousser à accueillir avec impatience celle des autres, en enjambant le temps pourtant nécessaire ? A force de se précipiter, de préjuger, de prononcer parfois des jugements à l'emporte-pièce, d'user d'un ton cinglant dans les échanges, de ne pas bien maîtriser le sens exact et convenu des mots, les discussions, au lieu de favoriser la cohésion, favorisent les divisions et les incompréhensions !