La règle d'or pour qualifier la vie de "réussie" doit-elle être en tout de viser nécessairement l'efficacité ? Dans l'air du temps, ce concept semble s'imposer jusqu'à devenir une locomotive de l'existence humaine. Du coup choisir l'efficace imprègne les idéaux, s'inscrit au départ de toute relation et initiative. Ce qui est entrepris est alors jaugé à l'utilité et à la probabilité de parvenir à ses fins, de transformer les essais en succès. Ce qui alors apparaît faible, petit, amoindri, malingre est évité et même écarté de "l'efficacité" choisie, considéré comme frein sur le chemin de la réussite. Qui vise ce but d'obtenir à tout prix ce qu'il cherche doit mobiliser toutes ses énergies et ne pas se laisser attarder par le respect d'autres valeurs. Rater un objectif devient quasi une faute pour certains, du moins une grosse erreur. Qui a des talents pour gagner se voit éliminé s'il pert !

Inutile de souligner qu'une telle mentalité "toujours gagnante" se heurte de plein fouet aux critères évangéliques qu'introduit le Christ par ses paroles, ses actes, ses convictions, dans la façon d'incarner l'humanisme. Je pense en premier lieu à la charte des Béatitudes qui donne aux petits, aux faibles, aux pauvres, une place prépondérante et même prioritaire qui, dans une quête effrénée d'efficacité, peut être ressentie comme une dispersion et un ralentissement ! Or la culture qui inspire et donne le tempo de la société actuelle, ultra-libérale sur les plans économique, financier et même éthique, donne la première place et plein pouvoir aux puissants et aux gagnants, puisque eux-mêmes affirment détenir les moyens, la volonté et la persévérance de transformer les difficultés, les problèmes et les obstacles en solutions !

Il est vrai qu'avoir pour seule valeur de référence le souci de se montrer efficace peut générer des ombres et des insatisfactions. Ne voit-on pas sous nos yeux s'affaiblir les grands principes tels la liberté, la justice, le respect des droits universels, la paix, au fur et à mesure que s'enflent celui de la promotion de l'efficacité doublé de l'individualisme, le reflux des dialogues, des négociations et des concertations, et la progression des décisions unilatérales ? L'Europe elle-même, après avoir tant fait rêver d'unité par delà les frontières des nations, patries, qui l'ont fondée par choix politique, ne court-elle aujourd'hui des dangers d'implosion tant les idées qui s'imposent aux mentalités véhiculent l'immédiateté et l'efficacité et négligent le long terme et l'Avenir plus lointain !

N'assiste-t-on pas à un choc de civilisation ? D'un côté les partisans d'une existence humaine qui a pour base "l'individu", qui s'attribue tous les droits et largue les amarres pour se sentir libre et réussir le voyage de sa vie, et de l'autre les artisans d'une culture et d'une civilisation respectueuses et attentives aux personnes et aux groupes dans leur diversité et leur singularité, mais dont elles encouragent les liens solidaires et fraternels…