Comme des millions de spectateurs, amateurs de ce tournoi mondial 2018, j'ai regardé à la télévision la finale de football qui opposait la France à la Croatie. Le jeu des deux équipes s'est achevé par un score de 4 à 2 en faveur de l'équipe des Bleus désormais en haut du podium pour les quatre ans à venir. Mais mon regard a aussi été fort attiré par les foules en liesse encourageant de slogans sonores leur camp respectif et applaudissant à tout rompre les gagnants lors du coup de sifflet final de l'arbitre. Les spectateurs des tribunes du stade archicomble, ceux qui s'étaient regroupés devant un écran géant en de nombreux endroits installés par les municipalités de villes de France, mais aussi dans tant de bars et de bistrots où un poste de télévision grand écran attirait tant et tant de gens de toutes générations.

En effet, ma première observation va à ce mélange de générations vibrant ensemble devant les actions des joueurs. Des adultes, des adolescents, des jeunes, des hommes et des femmes, et même de très jeunes enfants juchés sur les épaules de leur papa, agitant un drapeau bleu, blanc, rouge, criant à tue-tête pour encourager les joueurs, débordant d'enthousiasme. Toutes les retenues habituelles et toutes les frontières culturelles, sociales, semblaient affranchies. Une communion entre ces milliers de gens, parfois inquiets et parfois très confiants, retenant leur souffle ou au contraire très bruyants, semblait unir le Peuple français, si souvent fracturé et divisé en "grumeaux", en une "pâte humaine" homogène et onctueuse !

Le score final en faveur des "Bleus", qui a déclenché ces défilés énormes dans les villages et les villes, et ce brandissement de drapeaux patriotiques, l'émergence de visages radieux et ces embrassades publiques entre citoyens qui l'instant d'avant ne se regardaient pas dans le métro ou sur le trottoir, m'ont incité moi-même à rejoindre ce bonheur collectif, mais ont en même temps fait monter en moi plusieurs frissons et interrogations ! En effet, que penser d'un peuple qui ressemble à une terre désséchée et craquelée qu'une pluie torrentielle vient abreuver tout à coup, espérée et bienvenue ! Cet embrasement généralisé serait-il le signe d'une inquiétude et d'une morosité trop longtemps contenue ? Cet engouement contagieux pour ce sport mondial va-t-il avoir des effets durables sur l'unité du Pays et les valeurs de liberté, égalité, fraternité auxquelles il se réfère pour donner corps à son présent et à son avenir, ou bien n'est-ce qu'une pluie infertile ?

Certes ces joueurs "jeunes" et déjà consacrés par la victoire nous auront fait passer de très bons moments, ils nous auront réjouis et enrichis par leur courage, leur esprit d'équipe, leur persévérance et leur entente solidaire. La Russie, organisatrice de ces jeux, les a magnifiquement organisés, avec une grande compétence, et ses habitants ont été très accueillants pour tous ces "étrangers" venus assister aux matches de ce tournoi mondial.

Il est vrai que certains ne partagent pas cette frénésie des foules quand ils évoquent les masses d'argent et les enjeux économiques que le football professionnel entraîne avec lui. Mais le sport sans finances est-il envisageable ? Souhaitons qu'il demeure maîtrisé et raisonnable, solidaire, comme ce geste décidé par certains joueurs de reverser leur prime de vainqueur à des associations philanthropiques de leur choix.