La célébration des obsèques d'un enfant mort d'accident ou des suites d'une longue maladie est une véritable épreuve douloureuse pour les parents et les proches, mais aussi pour le prêtre que je suis. J'en suis chaque fois chamboulé physiquement et moralement. Et j'interroge Dieu de vie et d'Amour tout en connaissant déjà sa réponse, à savoir qu'il n'est pas l'auteur de ces disparitions juvéniles. Son rôle divin, il le voit surtout dans les potentielles capacités dont il a doté l'intelligence humaine pour découvrir les causes de ces maladies. Je sais par ma raison que nous évoluons dans un univers créé rempli d'imperfections, de limites et de possibles ratés. Les maladies font partie de ce qui barre transitoirement ou définitivement la route à la vie.

Mais pourquoi, entre toutes les morts, celle des enfants est-elle la plus violente, la plus injustifiable, la plus inexplicable et la plus insupportable ? Parce qu'elle supprime ce qu'il y a de plus beau et de plus enthousiaste dans la vie d'un enfant, son Avenir avec tous ses possibles et ses portes à ouvrir, le futur d'un enfant que l'on voit prendre son élan, avec ses multiples pourquoi et ses comment, sa curiosité de tout apprendre et comprendre, ses initiatives sincères et parfois ses élans affectifs, son impatience de grandir et de s'auto-suffire, son empressement à se forger des convictions propres et un réseau de relations personnelles, sa fierté de protéger son jardin intime sans toutefois s'interdire des confidences à ses parents et des amis choisis…

Dans la mort d'un enfant, ce qui fait souffrir le plus est que la mort détruit toute cette vie bouillonnante et anéantit tout espoir que tout ce qui germe puisse devenir un jour moisson. La mort d'un enfant, c'est la grêle violente sur les champs de blé en herbe, c'est le raisin vert promesse de belles vendanges lacéré. Un enfant a reçu la vie, il s'apprête à l'assumer et voilà qu'elle lui est retirée. Cela ressemble à de l'injustice vis-à-vis d'un être humain innocent au regard de ce qui lui arrive. La vie l'invitait à faire des projets, se donner les moyens, se faire aider pour les réaliser et voilà que la mort lui retire l'échelle. Pour la mort d'un enfant, on parle d'existence interrompue tandis que l'on qualifie la fin de vie d'un homme mûr d'accomplissement et d'achèvement, comme on parle d'une journée bien remplie. Il n'est donc pas étonnant que la mort des enfants, des adolescents, des jeunes, blesse si fort notre cœur et chamboule autant notre esprit, car elle s'impose comme un événement déviant tous les projets normaux et logiques d'une existence en ses débuts prometteurs de beaux jours heureux.

J'ai une vraie compassion pour les familles dans lesquelles ces drames surviennent. Et je plains les proches qui, n'ayant ni foi ni espérance en un au-delà de la mort, se disent qu'ils n'ont fait qu'entrevoir l'être aimé dont le passage sur terre aura été si fugace et si imprévisiblement bref. Pourtant, aux obsèques de ces enfants j'ose dire que la grandeur et la valeur d'une vie ne sont pas seulement fonction de sa durée, mais aussi de l'intensité des merveilleux moments d'humanité vécus ensemble que l'on garde précieusement dans la mémoire du cœur, tel un bijou dans un écrin. Et que tout ce qui aura été vécu d'amour, de don et de pardon, de dépassement de soi, est à la mort recueilli en Dieu pour y demeurer à jamais.

Prêtre, ma foi en Dieu de vie et d'Amour me range décidément du côté de la vie en pensée, en paroles et en actes. Ainsi tout ce qui compromet, abîme, détruit, ne peut que faire souffrir Dieu aux côtés de ceux que cela atteint. Mais je crois aussi que Dieu transforme nos croix du Golgotha en matins de Pâques.