Quand bien même ils habitent la même maison, chacun des habitants ne voit pas le même horizon suivant la fenêtre par laquelle il le regarde, suivant l'étage duquel il le contemple ! Ce que chacun voit peut varier de ce que l'autre voit. Tous disent la réalité telle qu'elle leur apparaît, mais celle-ci ne peut qu'être partielle tout en étant exacte et vraie. Si ces habitants acceptent de s'asseoir autour d'une table et de décrire le paysage qu'une fenêtre leur permet de découvrir, ils vont pouvoir "associer leur point de vue" pour l'agrandir et l'allonger et bénéficier de l'apport des autres !

Ne peut-on partir de cette image pour évoquer à la fois la richesse et en même temps les limites des nombreuses cultures du monde? Tant que chacun se contente de voir midi à sa porte et de croire qu'il détient la vérité à lui seul, refusant même d'entendre le "point de vue" d'autres et de s'y confronter, alors il se privera de progresser et de s'enrichir davantage !

Il y a bien sûr des préalables à cette démarche. En premier lieu cela demande d'avoir conscience d'être "abonné" à un milieu culturel qui a ses façons particulières, et même caractéristiques, de penser, de s'exprimer et d'agir. Cela demande de ne pas se croire dépositaire de la vérité à laquelle tout le monde devrait se rallier, mais plutôt de développer en soi le désir et les opportunités de fréquenter d'autres cultures. Car chacune détient, depuis très longtemps pour certaines, un patrimoine rationnel et affectif pour déployer son rapport au monde et au réel, en général. Ce qui est à proprement parler le rôle de la culture qui fournit les moyens d'inventer et d'entretenir des rapports appropriés  la Nature.

Entre les enfants bergers des troupeaux de chèvres dans la brousse africaine qui savent nommer tous les insectes, les oiseaux, les herbes et les arbres de la savane et un responsable politique sorti de l'ENA ou de Sciences-Po, entre un professeur de philo et un grand capitaine de l'industrie spatiale, entre un théologien qui enseigne à l'université et un prêtre habitant un quartier de HLM, il n'est pas difficile de se rendre compte assez rapidement que les préoccupations, les centres d'intérêt, le langage des mots, les projets, les réseaux de relations sont distincts et même différents, peut-être divergents. Ce qui peut faire mal à ceux qui ressentent cela comme une infériorité humiliante, des soupçons portés sur leur valeur humaine et même leur dignité, des prétextes à des inégalités niant leurs droits.

Nait alors cette idée de fractures sociales, de disparités criantes entre ceux "d'en haut" qui concentrent tous les droits et tous les faire-valoir, et ceux "d'en bas" à qui on ne demande que d'obéir et bien se conduire, puisque la société s'est habituée à leur "silence" et qu'elle les tient par le "chacun pour soi" de la société individualiste de la consommation des biens.

Si l'on ne se préoccupe pas, sans démagogie, de créer des passerelles et même des ponts entre les cultures si l'on ne veut pas risquer un délitement et même une explosion de nos sociétés, la démocratie sera tendue, lourde, "douloureuse", à l'image d'une pâte remplie de grumeaux "rebelles" qui a pourtant vocation à devenir onctueuse !