"Manquer" est un mot mal aimé, car la réalité qu'il illustre est ressentie comme négative et même destructrice… Or la foi chrétienne et certaines sagesses humaines invitent à parler de cet état en termes positifs. Dans le temps du Carême, il est même conseillé de choisir de manquer. Même si l'on a un réfrigérateur bien garni, on se restreint jusqu'à avoir faim, par volonté de maîtriser son corps en donnant la préférence à l'esprit et afin de pouvoir partager en solidarité ce dont on s'est privé, une façon d'élargir son "cercle"…

Heureusement que le scientifique a conscience de ne pas "tout" savoir et que le doute et le désir en lui de progresser le font encore chercher. Heureusement que le croyant ne parle pas de sa foi en Dieu en termes de possession, mais plutôt d'itinéraire, de mouvement, qui l'invite à continuer à approfondir et agrandir sa relation au Christ. La prétention à savoir, à posséder, l'ambition de la richesse, d'être tout-puissant, deviennent en réalité un obstacle à progresser et un mirage qui donne l'illusion sur le sens de l'existence. Aussi Jésus ose-t-il déclarer heureux ceux qui ont conscience de manquer, les pauvres eux-mêmes, les petits, les faibles, les blessés…

Manquer, c'est n'être pas conditionné ni soumis ni lié à des circonstances extérieures, mais être libre intérieurement. Par exemple la personne sensible aux apparences, aux flatteries, à la réussite à tout prix, se prive de la sincérité, de l'authenticité du regard et des paroles sur elle que son entourage peut nourrir et cependant dissimuler à avoir à son endroit. Ce que Jésus souligne souvent comme étant la vie et même le bonheur, est le fait de demeurer en mouvement, en itinérance, en situation de progression et d'amélioration. Car pour lui l'arrivée finale est en Dieu.

Qui est satisfait, plein de ses propres certitudes, qui se sent "parvenu", sans désirs, sans aspirations et sans interrogations, celui-là a moins de chances d'enrichir son humanité. Il est tenté de s'enfermer dans son "château fort" et de lever le pont-levis, d'adopter une posture de protection pour "défendre et conserver" ce qu'il est et ce qu'il possède. Les tentations de Jésus au désert, juste avant le commencement de sa vie publique, témoignent de ce choix que Jésus fait pendant 40 jours de jeûner, de se retrouver seul en plein désert. Il démontre ainsi sa liberté intérieure dans le lien privilégié qu'il entretient avec Dieu qui l'a envoyé sur terre.

Dans l'éducation des enfants, dans notre relation à Dieu dans la prière et les sacrements, dans les temps forts d'une année liturgique, on prendra soin d'intégrer ce mot "manquer" comme un "levier". Dans une culture ambiante du tout tout de suite, de l'immédiateté, attendre, patienter, différer, pourra développer des valeurs si souvent enjambées, telles l'espoir et surtout l'Espérance, cette vertu que nous recevons la capacité de vivre grâce à Dieu. Car si l'espoir est fabriqué par soi-même et pour soi, l'Espérance, elle, est comme être embarqué sur le courant d'un fleuve qui va se jeter dans l'océan. Si l'Espérance prend sa source en Dieu, elle est destinée aux croyants qui acceptent, avec pleine confiance, d'être envoyés par Jésus vers le rendez-vous final.

Accepter de manquer et choisir de se priver, n'est-ce pas renforcer nos capacités à tenir la barre de notre vie ? N'est-ce pas du même coup renforcer notre Espérance en l'avenir, accueillir de l'Eternité en notre existence limitée par le temps et l'espace qui la caractérisent ?