L'évangile du 1er dimanche de Carême nous place devant une scène étrange. Jésus est conduit par l'Esprit à travers le désert où il est mis à l'épreuve par le démon (Lc 4 1-13). Cette séquence de la vie de Jésus se situe au moment où il va devenir itinérant missionnaire du message qui durera trois ans. Pendant ces 40 jours de "retraite" au désert, Satan, le démon, va harceler Jésus pour le faire chuter et renoncer lui-même à la mission risquée que Dieu lui a confié d'accomplir comme homme venu de Dieu. Si le diable parvient à tromper Jésus de Nazareth, celui-ci perdra sa crédibilité à devenir à jamais un chemin humain envisageable et praticable par tout un chacun.

A propos du diable dont les textes bibliques évoquent assez souvent l'existence et dont le pape François parle volontiers, les croyants en Dieu eux-mêmes se demandent ce qui peut être dit de lui. "Existe-t-il, s'agit-il d'un être personnel, faut-il croire en lui ?" Une chose est sûre : il n'est pas question de croire en Satan comme on croit en Dieu. Avoir foi en Dieu, c'est avoir confiance en une Parole accueillie comme vraie et vivifiante, c'est vouloir développer une relation intime et personnelle avec lui et regarder les autres, fussent-ils très différents, comme des frères et sœurs à aimer.

Or le mot diable, qui vient du mot grec diabolein, signifie diviser, semer le mensonge et provoquer le trouble ! Parler de Satan, c'est reconnaître la puissance des forces du Mal dont l'histoire humaine porte tragiquement les traces. La tradition présente Satan comme un esprit vivant et personnel. Le rôle qu'elle attribue à ce personnage est de concentrer en lui toutes les forces spirituelles mauvaises dont nous savons par expérience qu'elles sont capables d'influencer les consciences et de fausser les relations dans un couple, une famille, une équipe de travail, une école, et dans l'Eglise aussi !

Parmi les stratégies auxquelles Satan a recours, citons la ruse, l'hypocrisie, la dissimulation, le doute, le soupçon, la rumeur, la calomnie, la flatterie, la division. Satan ne fait pas le mal en direct, il suggère de l'accomplir en manipulant, tel un marionnettiste qui tire les ficelles mais demeure en permanence dans l'obscurité. Car il s'éclipse au moment où il est démasqué ! L'évangile de Jean le désigne comme "le Prince de ce monde" contre lequel Jésus n'a cessé de combattre jusqu'à la victoire finale. Par sa mort et sa résurrection, le Christ a définitivement réalisé ce qu'il entrevoyait déjà durant sa vie publique. Il avait envoyé ses disciples annoncer la venue du Règne de Dieu. Ceux-ci reviennent dans la joie, en disant : "Seigneur, même les démons nous sont soumis en ton nom". Jésus leur dit : "Je voyais Satan tomber comme l'éclair (Lc 10 17-18). Au fond, la question qui se pose vraiment n'est pas "que penser de Satan ?", mais plutôt "que faire dans un monde où les forces du mal cherchent à trouver un terrain favorable pour y germer et se développer ?"

Vivre l'Evangile avec le Christ qui en est l'inspirateur et le dispensateur est l'exacte antidote au diable qui rôde. Dans le désert de nos combats, nous sommes, comme Jésus, armés de cette promesse divine du baptême : "Tu es mon Fils bien-aimé. En toi j'ai mis tout mon amour". C'est la demande du Fils : "Ne nous soumets pas à la tentation". Nous demandons à Dieu de ne pas être dominés par cette tentation, mot qui signifie épreuve, selon la racine grecque. La tentation est grande, comme celle des Juifs sauvés d'Egypte d'adorer le veau d'or qui comblerait toute attente !

"Quand l'homme décrète que l'argent, le travail, les vacances, les loisirs ou encore la beauté physique sont des valeurs essentielles, il s'y assujettit. Sa vie est aimantée et captée par ces richesses qui deviennent des idoles." Il est possible de ne pas y succomber. L'espace désertique, lieu de tentation, renvoie au choix fondamental : "Je te propose de choisir entre la vie et la mort. Choisis donc la vie" (Dt 30 19)