Quelle est la maîtresse de maison qui n'a jamais interrogé ses hôtes par ces mots : "Est-ce assez salé ?" De toute façon, n'y a-t-il pas toujours une salière posée sur la table à disposition des convives ? C'est sûrement après avoir traversé la vallée du Jourdain avec ses sources salées ou après avoir longé les plages de la Mer morte que Jésus a invité ses disciples à être sel de la terre !

Au temps de Jésus, le sel a deux propriétés essentielles. Tout d'abord il donne la saveur, et ensuite, dans un monde sans réfrigérateur, il conserve. Songez aux garde-mangers saloirs d'autrefois. Eh bien, frères et sœurs, voilà notre mission : donner saveur au monde et préserver ses richesses vitales. Parfois le monde apparaît bien fade, et même sous certains aspects on le voit se décomposer ! Il ne s'agit pas de juger et condamner ce monde habité par des hommes et des femmes que Dieu aime. Les chrétiens et le monde ont partie liée. Ils sont faits pour se mélanger. La salière n'a pas mission de dédaigner les mets qui n'ont pas de goût, elle a pour mission d'y remédier en mêlant son sel à la nourriture. Si un monde sans sel n'a point de saveur, un sel en dehors de la vie humaine est un sel sans raison ! Les chrétiens ne sont pas extérieurs au monde, l'Eglise n'est pas un club de déserteurs, tel un boulanger dont la porte serait tout le temps fermée et le pain stocké dans son fournil !

Or le Christ a confié à son Eglise le trésor de vie des Béatitudes à offrir à toute l'Humanité. Le monde a perdu le goût de la Paix s'il n'y a plus au milieu de lui de ces artisans passionnés de Paix. Le monde a perdu le goût de la justice s'il n'y a plus au milieu de lui de ces assoiffés de justice, et même de ces persécutés à cause d'elle. Le monde a perdu le goût de la vérité s'il n'y a plus au milieu de lui de ces hommes et de ces femmes au cœur pur, épris de droiture et de transparence. Le monde a perdu le goût de la tendresse s'il n'y a plus au milieu de lui de ces doux qui savent parler la langue du cœur. Le monde a perdu le goût de la vie s'il n'y a plus au milieu de lui de ces pauvres de cœur qui ne s'encombrent pas du superflu ni de la compromission. Notre mission de chrétiens, c'est donc de mettre notre grain de sel des Béatitudes lorsque les circonstances nous y convient !

Et les occasions ne manquent pas. C'est au sein des familles, au cœur de la vie sociale, au cœur de notre travail ou de notre réseau de relations, de l'association dont nous sommes membres, de la paroisse que nous fréquentons, que nos paroles et nos actes sont positivement attendus. Allons-nous avoir le langage fade et sans saveur qui critique tout et ne propose rien ? Si nous perdons cette saveur, si nous sommes fades et tièdes, silencieux et en retrait, savez-vous à quoi nous sommes bons alors ? A "être jetés dehors et piétinés", nous dit Jésus dans cet évangile.

Nous avons besoin de sel, plus que jamais en notre époque très souvent influencée par l'individualisme, le subjectivisme et le relativisme… Il nous est bon de revenir à l'essentiel, de retrouver de vraies valeurs fondatrices. Ce dont nos institutions souffrent le plus aujourd'hui, c'est de l'écartèlement entre leur dire et leur agir. Pour nous chrétiens, Jésus a été et demeure la Parole qui dit et qui fait. Ce que ses disciples sont invités à vivre à sa suite et grâce au don de l'Esprit. Le monde confronté aux changements, aux bouleversements, a besoin de ces témoins qui savent "tenir debout" parce qu'ils résistent, sont signes de la pérennité et ont du sel vigoureux à partager.

 

Puisse ce sel enfoui et invisible, mais réel, donner envie à beaucoup d'en chercher et d'en recevoir, en s'apercevant qu'eux en sont privés !