Thérèse est une enfant sensible, délicate, qui a besoin de se sentir aimée et d'aimer. Elle racontera plus tard que la nuit de Noël 1886 Jésus a changé son cœur. « Un bébé », c'est ainsi que Céline considère sa petite sœur Thérèse. La preuve : cette habitude des cadeaux déposés dans les souliers devant la cheminée ! A 14 ans, Thérèse va s'y prêter une fois encore. Tandis qu'elle monte l'étroit escalier, elle entend son père, fatigué, dire à Céline : « Heureusement que c'est la dernière année ». Voyant les larmes de Thérèse, sa soeur comprend que le réveillon est gâché. Elle lui conseille de ne pas redescendre tout de suite. Mais c'est alors que tout change brusquement. En un instant, Thérèse se reprend, s'essuie les yeux, redescend et, joyeuse, défait les paquets. Céline n'en revient pas. Dans l'escalier, une métamorphose totale vient de s'opérer en sa sœur. Une force nouvelle, inconnue, l'investit subitement. Elle n'est plus la même. Jésus a changé son cœur. La nuit qu'elle vivait se transforme en « torrents de lumière ».

Le récit que nous avons de cette conversion date de 1895. Neuf ans après, sœur Thérèse de l'Enfant Jésus peut juger de la solidité de sa soudaine transformation. Pour elle, le doute n'est pas possible : « C'est un petit miracle. En un instant, l'ouvrage que j'avais pu faire en 10 ans, Jésus le fit, se contentant de ma bonne volonté ». Dans ce 25 décembre 1886, elle voit une étape capitale de sa vie qui inaugure la troisième période de son existence, « la plus belle de toutes ». Après ces neuf années douloureuses, Thérèse retrouve « la force d'âme qu'elle avait perdue lors de la mort de sa mère » et, dit-elle, « c'est pour toujours qu'elle devait la conserver ».

Un admirable échange vient d'avoir lieu entre l'enfant de la crèche entré dans la faiblesse humaine et la petite Thérèse devenue forte. Grâce eucharistique : « J'avais eu le bonheur, en cette nuit, de recevoir le Dieu fort et puissant ». Brusquement, elle est délivrée des défauts et des imperfections de l'enfance. Cette grâce la fait grandir, mûrir. La source de ses larmes est tarie. Guérie, son hypersensibilité. La voici armée pour vivre, enfin. « Depuis cette nuit bénie, je ne fus vaincue en aucun combat mais au contraire, je marchai de victoire en victoire et commençai, pour ainsi dire, une course de géant » (psaume 18, 5). Cette nuit, une autre Thérèse Martin vient de naître. « Jésus me transforme de telle sorte que je ne me reconnaissais plus moi-même ». Ou plutôt il vient de la rendre à elle-même, de la faire sortir d'un mauvais rêve de plusieurs années, dont son étrange maladie et sa crise de scrupules obsédants ont été les moments les plus dramatiques.

Ce même 25 décembre, un jeune homme athée se convertissait durant l'office de vêpres à Notre-Dame de Paris. Paul Claudel sut plus tard cette coïncidence de date. Ce fut aussi le premier « Noël chrétien » du vicomte Charles de Foucauld en route vers la conversion définitive.

Thérèse est devenue ce qu'elle est à la suite de sa conversion devant l'enfant Jésus de la crèche. Saint Jean de la Croix interrogera Dieu : « Ô Dieu si grand, qui vous a fait si petit ? » Ce à quoi Dieu répondra : « C'est l'Amour »... Je me souviendrai toute ma vie d'une messe de Noël célébrée en plein cœur d'un bidonville à Reims, sous un chapiteau que nous avait prêté l'armée où, lors d'un échange sur ce qu'était Jésus pour chacun, une maman du quart-monde a dit : « Moi, dans la crèche j'aurais voulu être la paille, parce qu'elle a recueilli, sans bruit et avec humilité, l'enfant Jésus que Dieu nous envoyait »...