Attention aux "cultures" si diverses !

 

Dans les incompréhensions qui naissent parfois d'échanges de points de vue, il est utile de se rendre compte que le point de départ des divergences est de nature culturelle. En effet on peut regarder une même réalité et en parler d'une façon distincte jusqu'à générer un discours très différent, voire opposé.

Prenons un exemple banal qui donne à comprendre ce qu'est la culture, par rapport à la nature. Devant une forêt de beaux arbres, que tous auront devant les yeux, le commentaire des uns et des autres sera particulier. En effet, le propriétaire pourra se demander combien pourrait lui rapporter la vente de ces bois. Le bûcheron calculera combien d'heures il lui faudra pour abattre et débiter ces arbres. L'agent de l'ONF, lui, pourra expliquer de quelles espèces est composée cette forêt, quand et dans quel sol elle a été plantée, les maladies qui l'ont parfois menacée. Si un ébéniste passe par là, il imaginera quels beaux meubles il pourrait fabriquer à partir de ces belles billes de bois. Un marcheur habitué des chemins de randonnée confiera quant à lui ce que cette forêt variable selon les saisons lui offre de sensations. Un artiste imaginera récupérer un peu de bois de ces arbres pour en faire un instrument de musique, un enfant rêvera de monter une cabane avec ses copains dans l'un de ces arbres généreux en branches ! Un peintre paysagiste, enfin, sensible aux couleurs des feuilles, des écorces, n'aura d'yeux et de mots qu'inspirés de ce qu'il ressent et peut traduire sur sa toile… Or nul ne peut déclarer que son point de vue traduit le mieux la nature objective de cette forêt : celle-ci ne revêt-elle pas toutes ces réalités particulières à la fois ?

Aussi ce petit exercice nous conseille-t-il de toujours situer les propos de quelqu'un dans le contexte qui ne peut manquer de l'influencer et du même coup de lui attribuer toute sa légitime valeur mais aussi sa partialité ! Or constatons que, dans tous les lieux de parole, nous ne procédons pas assez à cette "localisation" des cultures qui s'expriment, se confrontent et parfois finissent par le rejet des "autres". Ce qu'il faut pourtant souhaiter à une société qui se veut démocratique, c'est qu'elle se donne les moyens de donner la parole à tous en fixant pour limite que ce à quoi chacun tient n'est qu'une part d'une vérité bien plus large qui s'impose à l'ensemble. Le Bien Commun doit tendre à satisfaire les biens particuliers comme les vérités partielles élargissant et enrichissant la vérité et la justice dont un Peuple a besoin pour vivre et progresser. Comment ne pas approuver et même remercier tous les initiateurs, animateurs et médiateurs qui organisent des débats, des confrontations positives, créent des passerelles et des ponts entre gens à la culture marquée par des intérêts et des priorités éloignés ?

Dans leur déclaration sur la fraternité humaine, le Grand Imam Ahmad Al-Tayyeb et le pape François ont écrit ceci : "Le dialogue, la compréhension, la diffusion de la culture de la tolérance, de l'acceptation de l'autre et de la coexistence entre les êtres humains contribueraient notablement à réduire de nombreux problèmes économiques, sociaux, politiques et environnementaux qui assaillent une grande partie du genre humain". Certains peuvent ne voir dans les déclarations, les colloques, les débats, les congrès qui se tiennent ici et là que des avalanches de paroles dont ils doutent de l'efficience. D'autres voient au contraire dans ces expressions verbales des terrains humains mitoyens pour s'exprimer et s'expliquer jusqu'à s'associer et même s'accorder.

Au lieu de s'ignorer et de rester en soi, choisir de sortir et "d'aller vers", ce n'est pas renoncer à sa propre identité et ses propres convictions, c'est au contraire les rendre plus assurées.