En avril 1994, alors que j’étais vicaire général du diocèse, j’ai vécu les jours déchirants du génocide des Tutsi du Rwanda par des Rwandais, aux côtés d’un couple d’amis de Reims dont l’épouse est elle-même native de ce pays africain. Dafroza apprenait tous les jours un peu de ce désastre humain qui lui déchirait le cœur. Sa maman et plusieurs membres de sa famille, de nombreux amis et voisins ont été sauvagement assassinés à coups de machette. Les génocidaires, après avoir accompli pendant la journée leur œuvre diabolique, festoyaient la nuit venue. Ils pénétraient dans les maisons et même dans les églises, ces lieux sacrés où les Rwandais espéraient trouver des protections en pensant que, si les tueurs n’avaient aucun respect de l’humain, ils en auraient au moins du divin. Ce ne fut pas ainsi, beaucoup de gens, petits et grands, enfants, parents et personnes âgées furent tués, dépecés, entassés dans les nefs et les chœurs de lieux où ils venaient tous, tueurs et victimes, en fidèles de la prière communautaire.

Sans honte affichée, avec ivresse, ils obéissaient semble-t-il à des ordres venus d’en haut et souvent rabâchés, d’anéantir ces frères et sœurs en humanité pour qu’ils soient rayés à jamais de la liste répertoriée des ayant-droit d’exister autour de la table de l’histoire humaine ! Nul ne savait entièrement sur le moment ce qui se passait réellement. Certains ont pu échapper à la rage des tueurs en se cachant, et aujourd’hui ils osent témoigner et raconter en détail les pratiques barbares de ces génocidaires concertés. Les armes dont ils se sont servi pour décimer des populations entières étaient les instruments qu’ils utilisaient pour couper les herbes gênant la croissance des plantes nourricières de leurs champs situés dans le Pays fertile des Mille Collines. Comme si les couteaux pour couper et partager le pain devenaient tout à coup des ustensiles pour tuer la vie.

Un génocide n’a rien à voir avec une guerre qui met en opposition au moins deux antagonistes dont l’un prétend vaincre l’autre et le dominer, l’assujettir. Le génocide a le satanique projet de lui ôter son corps, de salir son esprit et son âme, jusqu’à anéantir son droit d’exister ; il ne s’agit pas de réduire le nombre des membres de son peuple, mais de les tuer tous afin qu’il n’en survive aucun. Dans une guerre, les ennemis vont finir par se rencontrer, signer des traités, s’échanger des promesses et des pactes de réconciliation, redéfinir les droits de chacun. Dans un génocide, il n’y a pas de partenaires susceptibles de venir s’expliquer et donner quelque justification à leur œuvre de destruction.

Enfin, ce florissant pays s’affichait majoritairement religieux et même chrétien. Aussi à cette immense interrogation sur les pourquoi de ce déchaînement de violences et de haine, se sera jointe aussi l’incompréhension que ce drame collectif se soit déroulé entre croyants au Dieu de la vie, du respect de l’autre et de la fraternité. L’on peut penser à Caïn tuant Abel son frère, tous deux enfants aimés de Dieu, dans leur différence. L’un est laboureur et l’autre pasteur. Bien sûr ce génocide de la fin du 20ème siècle nous renvoie au génocide de la Shoa durant lequel six millions de Juifs furent exterminés dans les camps de la mort pour la seule raison qu’ils étaient Juifs. Et nous pensons aussi au génocide arménien pour lequel certains pays ont encore du mal et de la honte à reconnaître leur culpabilité.

Cette année 2019 était célébré le 25ème anniversaire de ces semaines de terreur qui ont vu saigner un million d’habitants du Rwanda. L’occasion de bouleversantes célébrations de mémoire. Sur Reims, elles se sont déroulées dans la maison diocésaine St-Sixte, coanimées par le couple Gauthier et un collectif solidaire. De cette soirée de mémoire à laquelle j’ai participé, je garde l’impression d’un peuple redressé qui se tient debout pour progresser, édifier l’avenir avec courage, intelligence, sagesse, animé d’une immense Espérance.