L’érosion du sentiment religieux et de la référence chrétienne n’est pas seulement dommageable à la vie spirituelle des personnes, elle met en danger la survie et la solidité d’une civilisation face aux épreuves. Par ce terme de « civilisation », j’entends une façon de vivre notre humanité tant individuelle que collective, résultant de notre histoire, de nos traditions, de notre expérience, de nos références communes éthiques et légales, et chrétiennes.

Quand on évoque les racines chrétiennes de l’Europe, c’est bien de civilisation, de repères et de fondements de base bordant et finalisant notre vie collective, déclinée dans la famille, les lieux professionnels, les décisions politiques, qu’il est question. Or si une civilisation perd son âme, s’éloigne de sa trajectoire, se laisse parasiter par des modes de penser et de choisir éloignés de l’esprit humaniste, elle s’expose aux dangers d’imploser et de se détruire de l’intérieur, à savoir de perdre tous les principes et les valeurs qui l’ont façonnée !

La teneur et la saveur du vivre-ensemble humain, partout où il se déploie et s’expérimente, en seraient altérées et brouillées. Je ne revendique nullement que la religion « encadre » la société, mais que celle-ci, en ses principes laïcs et séculiers, continue à se laisser inspirer par l’humanisme ouvert et exigeant que diffuse le courant spirituel chrétien. Car perdre et oublier cette source vitale serait menacer d’assèchement les multiples canaux des nombreux lieux où se cultive et fructifie la vie humaine. A force de négliger, jusqu’à l’oublier, le lieu où jaillit la source, on finit par penser que ni le torrent ni le ruisseau n’ont d’origine. A force d’oublier que notre histoire collective provient de quelque part et va vers un but, on peut se disloquer et s’égarer de la route qui en indique le sens et le terme !

Si comme moi vous croyez fermement que tout être humain, quelles que soient ses conditions d’existence, est doté d’une dignité inaltérable, si vous préférez une société où l’on fait prévaloir les talents du petit, du pauvre, du faible, où l’on privilégie la rencontre, le dialogue, la négociation et la concertation au lieu d’entrer en conflit, si vous préférez la paix, la justice, la liberté, le droit et le respect de l’autre à la menace, à l’intimidation, à la domination, au rejet et au mépris…, si vous contribuez à développer un climat qui permet à tous de s’exprimer sans être soumis aux préjugés, dans un esprit de confiance et de bienveillance, alors notre civilisation, telle les eaux de l’océan, sanctuaire de la multitude des vivants qu’il contient, poursuivra sa mission d’engendrement d’un vivre-ensemble possible, heureux et harmonieux.

Or, dans ce maintien et l’ajustement continuel de cette civilisation humaniste aux évolutions et aux temps nouveaux, les chrétiens ont, selon leur point de vue, une responsabilité particulière, même si au fil du temps ils sont moins nombreux à s’afficher chrétiens. L’Evangile et l’énergie, la Foi, l’Espérance et l’Amour qu’il transmet, ne fait-il pas des chrétiens les gardiens du feu qui éclaire, réchauffe, réunit ? Ne fait-il pas de l’esprit chrétien un levain qui, bien mélangé à la farine, fait lever toute la pâte ? De l’Evangile, qui nous raconte comment Jésus, par ses paroles, ses actes et ses initiatives, ses comportements, ses réactions et ses propositions, nous invite à suivre le chemin qu’il a tracé en sa personne durant 33 ans, les chrétiens ne sont-ils pas les témoins attendus ?

Ne suffit-il pas d’un peu de sel pour que le plat tout entier offre toute sa saveur, d’un peu de levure pour que la pâte atteigne son onctuosité maximale et d’une simple lampe pour que la pièce se débarrasse de l’obscurité ?