Walfroy, venu des terres de la lointaine Hongrie, a séjourné longtemps dans le Limousin. Il s’est arrêté auprès du tombeau de saint Martin, à Tours, dont le témoignage de charité l’avait convaincu de devenir chrétien, comme d’ailleurs Clovis qui lui aussi fut touché par la vie généreuse de cet officier.

Walfroy arriva ici, sur la colline, après une vie de marcheur, de migrant, pour s’implanter au milieu des peuples habitants de cette colline. Walfroy, un marcheur d’origine étrangère, venu porter l’Evangile à des gens sédentaires vivant de la culture et de la cueillette.

Or ces gens adoraient la déesse des forêts nommée Arduina, qui a donné son nom au département des Ardennes. Saint Walfroy l’immigré a posé son baluchon pour s’enraciner sur cette terre par un partage de vie, sa façon dépouillée et même rudimentaire de vivre. Il avait choisi de vivre sur une colonne ; il est le seul stylite d’Occident, tandis qu’ils étaient nombreux au Moyen-Orient parmi les Pères du désert.

Grégoire de Tours, venu le rencontrer, en historien avisé raconte comment Walfroy s’était bien inculturé à la dureté de la vie de ces peuples que l’occupant romain lui-même n’avait pas trop osé affronter. Mais le climat était rude sur la colline : hivers rigoureux, peu de nourriture fournie par la cueillette des fruits offerts par la nature. Sans violence, par sa vie modeste et même démunie, Walfroy a engrangé du respect, de l’étonnement et des amitiés. Peu à peu, les gens l’ont écouté et certains se sont convertis à la foi chrétienne dont vivaient Walfroy et ses quelques compagnons.

Or dans toutes les civilisations successives et actuelles du monde, on observe en tout être humain ces deux désirs, ces deux besoins : celui d’être enraciné, de naître quelque part avec des traditions, des coutumes, un pouvoir et un savoir-être, des valeurs identifiées, et par ailleurs, une aspiration à marcher vers la découverte d’autres peuples, d’autres cultures, pour les connaître, les explorer, s’enrichir de ce qu’ils nous disent d’eux-mêmes. Souvent cette expérience pèlerine que chaque sédentaire ressent en lui le besoin de faire génère un élargissement de son esprit et de ses capacités instinctives à accueillir l’autre avec ses différences et parfois ses étrangetés. Sur le plan des idées, marcher, aller ailleurs, en terre inconnue, c’est bien sûr agrandir et affermir notre humanité singulière et située.

Si je parle maintenant de l’enrichissement moral et spirituel, marcher sillonner, péleriner, c’est portes ouvertes vers l’extérieur, vers des espaces intellectuels dont je ne suis pas propriétaire. D’où les expressions « emprunter des chemins », « faire des rencontres inattendues »… D’où la question que l’on peut se poser aussi : l’important n’est pas seulement ce que je transporte dans mon sac à dos, ce que je porte et transporte, apporte, mais quelle place je fais dans mon sac à dos pour recevoir ce que les gens m’offriront d’eux-mêmes et qui ajoutera à mon humanité.

On peut souhaiter que tous ces très nombreux « voyageurs du monde » soient aussi des pèlerins chez les Autres…