08 avril 2009
Jésus a porté nos souffrances...
Je ne veux dire que quelques mots à propos du récit de la Passion de Jésus. Il ne faut pas y voir une valorisation de la souffrance. Car Jésus a combattu toute sa vie durant toutes les souffrances endurées par tant de gens rencontrés. Les souffrances endurées par le Christ et décrites de façon si violente et dégradante ne doivent pas nous laisser penser que ce sont les souffrances du Christ qui ont sauvé le Monde. Jésus sauve par sa liberté, son amour, la vérité, et aucune menace, aucun chantage, ne l'ont fait dévier de son chemin d'humanité. La souffrance en elle-même n'est pas rédemptrice.
Certes souffrir permet souvent d'être plus ouvert et de comprendre mieux les pauvres et les blessés, de redécouvrir l'essentiel, d'être plus humble. Le feu de la forge rend plus souple le fer pour le forger. Mais la souffrance et la mort ne sont jamais un but. Jésus sauve dès le début de son incarnation à Bethléem, pendant ses 30 ans de vécu humain à Nazareth et aussi ses 3 ans de vie publique durant lesquels il a agi, réagi, parlé, conseillé, guéri, annoncé son Père et le Royaume, et l'humain devenu possible avec lui. En lisant la Passion, il ne faut pas en conclure que Jésus n'a sauvé que par sa Passion. Sa mort, en réalité, achève un parcours où il n'a jamais cessé de servir et donner sa vie. En vivant pleinement la condition humaine dans tous ses aspects, certes y compris les drames et la souffrance, Jésus trace un chemin sûr, de vie et de progrès. Un chemin que chacun peut emprunter. D'ailleurs les Apôtres avaient bien du mal à admettre que Jésus évoque devant eux les souffrances, le jugement et la mort qu'il lui faudrait endurer.
En assumant son humanité d'un bout à l'autre de son existence dans l'Amour, Jésus nous assure le passage de la vie terrestre à la vie éternelle. Ce qu'il nous faut voir en Jésus, c'est la logique de l'Amour du cœur de Dieu au retour à Dieu. Toute l'existence terrestre de Jésus est un chemin de mort et de résurrection.
Jésus n'a pas surplombé les souffrances de l'Humanité. Il n'a pas tant compati, donné des conseils, ni même donné son point de vue pour les expliquer. Il les a assumées dans la chair, l'esprit et le cœur de sa propre vie. Il a porté nos souffrances. Il n'était pas venu avec l'idée de les éviter, mais au contraire de vivre intensément la condition humaine, y compris dans ce qu'elle a de plus horrible, de plus pénible et de plus radical. Isaïe le prophète a une page lumineuse de vérité sur ce serviteur souffrant (Isaïe 53 1-12).
Qui aurait cru ce que nous avons entendu ? A qui la puissance du Seigneur a-t-elle été ainsi révélée ? Devant Dieu, le serviteur a poussé comme une plante chétive, enracinée dans une terre aride. Il n'était ni beau ni brillant pour attirer nos regards, son extérieur n'avait rien pour nous plaire. Il était méprisé, abandonné de tous, homme de douleurs, familier de la souffrance, semblable au lépreux dont on se détourne ; et nous l'avons méprisé, compté pour rien.
Pourtant, c'étaient nos souffrances qu'il portait, nos douleurs dont il était chargé. Et nous, nous pensions qu'il était châtié, frappé par Dieu, humilié. Or, c'est à cause de nos fautes qu'il a été transpercé, c'est par nos péchés qu'il a été broyé. Le châtiment qui nous obtient la paix est tombé sur lui, et c'est par ses blessures que nous sommes guéris. Nous étions tous errants comme des brebis, chacun suivait son propre chemin. Mais le Seigneur a fait retomber sur lui nos fautes à nous tous.
Maltraité, il s'humilie, il n'ouvre pas la bouche : comme un agneau conduit à l'abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n'ouvre pas la bouche. Arrêté, puis jugé, il a été supprimé. Qui donc s'est soucié de son destin ? Il a été retranché de la terre des vivants, frappé à cause des péchés de son peuple. On l'a enterré avec les mécréants, son tombeau est avec ceux des enrichis; et pourtant il n'a jamais commis l'injustice, ni proféré le mensonge. Broyé par la souffrance, il a plu au Seigneur. Mais, s'il fait de sa vie un sacrifice d'expiation, il verra sa descendance, il prolongera ses jours : par lui s'accomplira la volonté du Seigneur. A cause de ses souffrances, il verra la lumière, il sera comblé. Parce qu'il a connu la souffrance, le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes, il se chargera de leurs péchés.
C'est pourquoi je lui donnerai la multitude en partage, les puissants seront la part qu'il recevra, car il s'est dépouillé lui-même jusqu'à la mort, il a été compté avec les pécheurs, alors qu'il portait le péché des multitudes et qu'il intercédait pour les pécheurs.
La victoire de Jésus, c'est que l'amour, la liberté et la vérité qui, en lui, ont orienté toute sa vie, n'ont pas été entamés ni amoindris par les forces du mal et les souffrances. Au contraire, l'Amour est sorti vainqueur absolu de cette grande épreuve. Car l'un des dangers qui menacent dans la traversée des malheurs qui surviennent, c'est de sombrer dans la désespérance, de douter que Dieu soit Amour. Les dégâts du mal, ce ne sont pas seulement les souffrances, mais aussi la perte de l'Espérance et de la confiance en la vie.
"Vraiment, cet homme était le Fils de Dieu !"...
Mal, souffrance, mort du Christ
Lorsque nous évoquons le chemin de Croix du Christ, faisons bien attention de ne pas valoriser la souffrance et la mort pour elles-mêmes. Car ce que le Christ a choisi, par le moyen de l'Amour, coûte que coûte, c'est la Vie. Aucune menace, aucune intimidation ne l'a décidé à renoncer à cette Mission : être le chemin, la vérité et la vie pour tout homme.
Il aurait pu regretter ses actes de bien accomplis, ses paroles prononcées. Il aurait obtenu la vie sauve. Mais il n'aurait pas accompli sa Mission de Salut. En réalité, ni un procès truqué et bâclé, ni le mépris, ni la trahison, ni les reniements, ni les coups et les clous, ni les clameurs de la foule versatile n'ont entamé son choix de sauver l'homme de son mal intérieur, fût-ce au prix du don de sa vie.
On a parfois reproché au christianisme de valoriser la souffrance en disant que plus on souffre, plus on gagne de mérites auprès de Dieu. La violence et la souffrance détruisent. Seul l'Amour par-dessus tout, jusqu'au bout, traverse les pires violences et finit par gagner.
En ressuscitant Jésus, Dieu ne valorise pas le mal et la mort, mais la liberté et le don ainsi mis à l'épreuve. "Ma vie, nul ne la prend mais c'est moi qui la donne". Jésus a accepté de prendre les coups et les blessures de la vie humaine. Ainsi, Il est le premier de la race humaine des aspirants à cette vie en Dieu que n'atteint plus aucune mort. Certes nous savons bien que beaucoup de blessés de la vie, atteints en leur corps, leur cœur ou leur esprit, peuvent croiser le regard de leurs frères et trouver Dieu sur leur chemin de souffrance. Ce mal qui leur barre brutalement la route peut les conduire à voir, entendre, comprendre autrement leur vie. A en percevoir le sens ultime et le prix aux yeux du Père.
La planète Terre, l'Humanité, ne seront jamais purifiées et sauvées par la violence, la terreur et les souffrances, mais par le respect, la connaissance et l'Amour. Si le mal, la souffrance et la mort demeurent des obstacles contre lesquels il faut lutter, comme Jésus n'a cessé de le faire sur les routes de Palestine, ces circonstances mêmes peuvent devenir occasions de faire grandir en soi le don et l'horizon de la vie, jusqu'à la faire devenir Eternité.
Il arrive donc dans nos vies que traverser des difficultés et des épreuves nous permettent de retrouver l'essentiel. De changer nos cœurs. D'être moins égoïstes, moins orgueilleux, plus généreux, ouverts aux autres. De découvrir plus intensément notre Humanité comme un vrai bonheur. Jésus, de ce point de vue, par sa Passion et sa Croix, nous trace un chemin de salut. Le Golgotha est une étape. L'arrivée, c'est de retrouver le Christ ressuscité vainqueur du péché, du mal, des malheurs et de la mort.
Célébration du Vendredi Saint
Comment les disciples eux-mêmes, élevés dans le culte d'un Dieu dont le nom même ne devait ni écrit, ni prononcé, comment n'auraient-ils pas tremblé de frayeur à la pensée que la Réalité absolue de l'univers put coïncider avec ce prophète moqué, flagellé, cloué à la potence des esclaves ?
Nietsche voulait voir dans la croix la source d'un certain masochisme judéo-chrétien. Sans doute, l'adoration de la Passion a parfois dégénéré en culte de la souffrance. En réalité, la croix n'est pas une fatalité, elle est un choix. Elle parachève l'œuvre de salut. Elle indique jusqu'où l'Amour peut aller. Elle ne prétend pas magnifier la souffrance et l'échec, mais la charité jusqu'à l'abaissement. Ce n'est pas la mort et de cette façon-là que Jésus a choisi, mais de rester libre et de demeurer lui-m^me. Plutôt mourir pour la Vérité et trouver la vie que trahir et trouver en soi la mort.
Jésus, en donnant l'absolue préférence à l'amour, a apporté la lumière. Symboliquement, le Vendredi Saint, l'obscurité s'est répandue en plein jour sur le calvaire où il mourait, ce calvaire qui sera à jamais le sommet du refus opposé à Dieu et à son Amour. Mais ce mourant a témoigné d'une telle puissance d'amour qu'il est entré, par le fait même, dans la vie incomparable de ressuscité. Il s'est libéré de la mort par l'amour. Ainsi, il s'est fait notre libérateur.
Aujourd'hui comme hier, c'est toujours l'amour qui libère. L'amour seul qui génère la lumière.
En contemplant ce calvaire, ne négligeons pas son sens.
La croix du Christ confère un sens à tous les échecs et à toutes les aberrations puisqu'elle apparaît comme le scandale absolu. Sans doute indiquons-nous par la Foi en la Résurrection le dépassement de ce scandale, mais nous n'en affirmons pas moins qu'il faut, pour la dépasser, en passer par là. "Si vous voulez être mes disciples, il vous faut porter la Croix". La croix est donc à la fois le symbole du mal absolu qu'est la mort, surtout la mort programmée de l'innocent, mais c'est aussi pour les croyants le signe lumineux de l'Espérance et de la Vie.
