J’ai reçu un coup de téléphone de la part d’un journaliste du quotidien local L’Union souhaitant entendre mon point de vue sur ce que l’on appelle « l’affaire Lambert ». Je fis remarquer que j’étais en retraite et que je n’avais reçu aucune mission particulière pour me prononcer sur la vie et la mort de ce pauvre Vincent à propos de qui tant de voix discordantes et parfois violentes se sont déjà exprimées.

L’éditorialiste compétent, pertinent, dont les papiers sont souvent appréciés, a un peu insisté en réduisant la portée de mes paroles à un point de vue personnel, à côté de celles d’un imam, d’un pasteur et d’un rabbin. Je finis par décliner assez vite l’invitation à m’exprimer, avec une prétention d’excuses car j’apprécie le travail des journalistes et de celui-là en particulier. En d’autres temps, je me serais senti tenu de satisfaire à sa demande pour l’aider à boucler son papier. Comment alors justifier mon refus de m’exprimer à propos de cette « affaire » tellement douloureuse ?

A quoi bon des commentaires qui ne seraient qu’en plus et en trop ? De quel droit m’autoriser à pencher plutôt pour telle décision que pour telle autre ? Je considère indécent cette multitude de prises de parole de gens les plus divers dont ni la science ni la sagesse ne sont parfois évidentes. Cette famille déchirée n’a-t-elle pas d’abord besoin de paix, de se reconstruire, après un parcours de souffrances à chaque instant rendu auquel se mêlent tant de voix ? Il me semble que seul le silence convient. Seule la compassion, seule la prière, seule une réflexion approfondie, peuvent se substituer aux interventions parfois violentes sur la vie de Vincent transformée en affaire « emblématique ».

Je ne pouvais au téléphone développer devant mon interlocuteur tout ce raisonnement. Aussi ai-je été très gêné de ne pouvoir justifier mon refus. Autant je pense que c’est dans la mission de l’Eglise de rappeler, fussent-ils à contrecourant de l’opinion publique majoritaire, les grands fondements de la morale humaniste version chrétienne, autant je pense que l’Eglise doit laisser à la conscience de chacun le soin de juger de l’orientation d’une décision à prendre au cœur d’une situation singulière et particulière. D’ailleurs y a-t-il toujours en morale une seule bonne orientation, surtout quand le temps n’a fait que rendre plus complexe le contexte dans lequel certains ont à transformer des opinions en des décisions ?

Il parait que 1700 personnes sont en France dans la même situation que Vincent Lambert. Cela représente quantité de familles plongées dans les épreuves depuis tellement d’années. J’imagine que leurs blessures redoublent de souffrances quand elles entendent le flot de paroles, diffusées à tout va, dans les médias et les réseaux sociaux. Or notre société n’est-elle pas trop bavarde et « vulgaire » en encourageant chacun à prendre position, sans bourse délier, tout simplement parce que soit disant tout citoyen est en droit de penser ce qu’il veut et d’en faire part à tous !

Pour ma part, je souhaite que la culture actuelle dans laquelle nous baignons pousse davantage à réfléchir en profondeur, à réagir moins dans l’instant et l’immédiat, à se donner des repères communs qui garantissent une coexistence démocratique possible tout en respectant dans le même temps le droit des croyants à avoir aussi leurs références spécifiques pour penser et conduire leur vie selon leur conscience personnelle et les principes de leur religion.