Né de parents agriculteurs et éleveurs, il me reste des souvenirs de notre vie paysanne. Ainsi ces deux ou trois jours durant lesquels la "batteuse" venait s'installer dans la grange où l'on avait stocké les gerbes de grains durant la moisson d'été. Les "batteurs" étaient nombreux. Les uns enfournaient les gerbes, les autres s'occupaient de la presse et des balles de paille, d'autres transportaient les sacs de grains dans les greniers ou dans les charrettes en vue de les vendre à la coopérative. Tous avaient le visage couvert de menues pailles et de poussière. Les batteurs et la famille se retrouvaient à la même table pour la pause déjeuner de midi. Le repas était copieux et joyeux. Les sept enfants que nous étions se contentaient d'écouter les adultes. Ce petit événement des "battages" était une fête puisqu'il permettait de juger des résultats du travail et de la bonne coopération de la Nature.

J'étais admiratif devant ces grosses machines impressionnantes et certes aussi très bruyantes, aux poulies très nombreuses qui en un instant réduisaient les gerbes de blé en sacs de blé dorés et dodus, gorgés de farine. Je pensais déjà à la belle farine et au bon pain que ces grains deviendraient par le choix et le savoir-faire du meunier et du boulanger. A cette époque, je me disais déjà : heureusement chacun joue son rôle et grâce à tous ensemble la chaîne des divers intervenants atteint son but et honore la vie ! Les mécanismes, les courroies, le fonctionnement de cette batteuse m'intriguaient… J'admirais ce gros tracteur qui, dans un bruit infernal, transmettait toute son énergie pour que soient activés les mouvements destinés à séparer le grain de la paille et à presser celle-ci pour en faire des balles compactes.

Aujourd'hui je vois même dans cette scène des battages d'automne une sorte d'image de notre humanité qui doit tout à une unique source d'énergie et de dynamisme que les croyants appellent Dieu. Bien sûr ce n'est pas Lui qui fait à notre place, mais Il est, pour nous, la source de ce que nous pouvons être. Si une poulie crantée débraye, elle ne reçoit plus la mobilité et son activité s'arrête. Si l'on coupe tout lien à Dieu, ne risque-t-on pas de même de se priver de son Esprit ?

A notre époque les moissonneuses-batteuses, de plus en plus performantes quant à leur capacité et de plus en plus confortables dans leur cabine pour les moissonneurs, ont remplacé les jours de battage à la ferme. Un conducteur de machine dans le champ et un autre pour récupérer le grain dans une benne suffisent à récolter des hectares de blé lors des moissons d'été. L'exercice du beau métier d'agriculteur et d'ailleurs aussi d'éleveur a beaucoup changé !

Il reste vrai que les motifs et les mobiles pour l'accomplir demeurent les mêmes : s'associer la Nature, en composant avec elle, avec ses humeurs variables et sa gracieuse générosité, avec le projet d'obtenir de belles et abondantes récoltes, car de ces résultats dépendent la vie et la survie de l'Humanité.