Au cœur du pèlerinage du Rosaire à Lourdes d'octobre 2015, un des dominicains qui l'animaient a prononcé une très intéressante conférence au thème évocateur des inquiétudes de notre époque, intitulée "Veilleur, où en est la nuit ?" Le frère Adrien Candiard a publié ce "petit traité de l'espérance à l'usage des contemporains" aux éditions du Cerf. Sa conférence commence par cette phrase : "On n'a jamais tant parlé de désespoir", qu'il illustre d'abondants exemples concrets observés lors de ses passages en France, lui qui est membre d'une communauté religieuse située en Egypte. "Le malaise français, la dépression collective, la morosité ambiante, l'implacable spirale négative dans laquelle nous sommes aspirés sans parvenir à réagir, mais qu'on se plait à commenter", qui d'entre nous n'en a jamais parlé et pis encore souffert ?

Or, - et il ne faut pas la confondre avec l'optimisme et encore moins avec la naïveté candide -, les chrétiens n'ont-ils pas une vertu qu'ils disent recevoir directement de Dieu, nommée Espérance, comme remède antidote à cette panne de confiance généralisée ? En lisant ce petit livre, je me suis demandé quelles causes généraient ce grave "malaise" contemporain. Voici quelques-unes de mes réponses à cette question.

Le 19ème et le 20ème siècle ont vu se développer une foi presque totale dans les sciences, jusqu'à être assuré qu'elles auraient les solutions à tous nos problèmes humains. Or les chercheurs et savants, lucides sur leurs connaissances et leurs compétences, témoignent souvent, avec modestie, des limites et erreurs de leurs savoirs. La foi quasi religieuse du progrès apporté par les sciences est ébranlée. La culture mondialisée par les routes de la communication imprègne les consciences individuelles d'immédiateté, d'habitude à la dispersion et à l'évasion dans le virtuel. Du coup, si l'on est tenté d'être partout et ailleurs, on est moins embrayé au lieu et au temps présent. La notion de durée, d'attente, de patience, d'histoire, s'estompe, et avec elle la conviction de pouvoir influencer et orienter le chemin sur lequel on marche.

Là encore une déception tenace en découle devant ce qui est ressenti comme une fatalité. L'obtention du progrès matériel par un travail pour chacun, des revenus financiers convenables, une instruction scolaire accessible à tous, a longtemps fait croire qu'il n'y avait qu'à produire plus et répartir mieux les fruits pour élargir la table des convives en ajoutant des rallonges. Or est aujourd'hui diffusée la conviction vérifiée que les ressources naturelles ne sont pas inépuisables, que le progrès matériel et le pouvoir de consommer ne sont pas linéaires, que les terres peuvent s'épuiser et le climat évoluer… Aussi la foi vis-à-vis de ce qui était nommé comme un progrès sans limite est elle-même ébranlée et par certains traduite en un doute profond sur l'avenir de la vie sur terre !

Enfin, ces pays d'occident qui ont été autrefois des explorateurs, des colonisateurs, se sont cru très longtemps dans le droit de propager leur modèle démocratique et leurs valeurs aux pays du monde entier, en se réclamant de la Déclaration universelle des droits de l'homme. Or cette conviction d'avoir raison est elle-même fissurée par des contestations internes, et surtout par des interventions externes et un redéploiement des puissances et des alliances, donc aussi des valeurs et des combats que les nations du monde mènent les unes contre les autres ou les unes avec les autres. Là encore cette conviction d'être dans le bon droit est entamée.

Tous ces espoirs regardés comme relatifs conduisent non pas à céder au désespoir et à la déprime, mais à porter sur la vie terrestre un autre regard, celui que donne Dieu en dotant les croyants de la vertu d'espérance !